Are Clothes Modern ?
An Essay on Contemporary Apparel / Bernard Rudofsky

DOCUMENT : Bernard Rudofsky, Are clothes modern ? : An essay on contemporary apparel, Chicago, P. Theobald, 1947. Extrait traduit et présenté par Émile Hammen.

L’ouvrage que publie l’architecte viennois Bernard Rudofsky en 1947 témoigne des réflexions qu’il a menées pour son exposition au Museum of Modern Art à New York de novembre 1944 à mars 1945. Intitulée Are Clothes Modern ?, elle s’organise en plusieurs sections qu’il a conçues et scénographiées et que son livre reprend en chapitres : « Topography of modesty », « The unfashionable human body », « Clothes in our time », etc.

Cf. les différentes éditions de Useful objects under… dès 1938 qui visent à établir et faire comprendre ce qu’est le good modern design.

Dans la lignée des expositions didactiques que le MoMA orchestre dès les années 1930-1940 autour de l’art moderne (Understanding Modern Art, 1941-1944), comme au sein de son nouveau département d’architecture et de design, le projet de Rudofsky souhaite amorcer une réflexion sur le costume de l’homme.

Ce n’est donc pas de mode dont il s’agit mais bien de vêtement. Aussi l’architecte s’attache-t-il à considérer les objets qui composent la parure avec la rationalité toute moderniste du designer. Par-delà les caprices du goût, les silhouettes et leurs accessoires sont interrogés pour leur fonctionnalité et leur ergonomie, la permanence de leur forme au regard de leur utilité éprouvée par l’usage. Avec ses déformations corporelles insensées et sa logique de l’inconfort, la mode apparaît sans surprise comme un mal irrationnel à réformer. C’est ici que la visée éducative du musée new yorkais ressurgit, en « stimulant une approche fondamentalement renouvelée du problème de l’habillement ». Le contexte de la Seconde Guerre mondiale et la rigueur imposée dans la production comme dans la consommation du vêtement se conçoit dès lors comme propice à l’émergence de ces nouvelles directions vers « d’intelligents changements ».

Mieux, Rudofsky souhaite sensibiliser ses interlocuteurs en les incitant à « ignorer l’attrait des publicitaires et des éditeurs de mode et à réclamer un habillement sensible, économique, esthétiquement plaisant et approprié à notre époque démocratique ».

Pour forger ses arguments, Rudofsfy s’appuie pleinement sur le tournant anthropologique mais aussi psychologique, qu’ont amorcé certains de ses contemporains : John Carl Flügel est abondamment cité, tout comme James Laver qui en assimile la pensée et qui vient alors de publier Taste and Fashion (1945), revenant volontiers sur le principe de la pudeur comme notion centrale pour écrire son histoire de la mode. On y retrouve aussi plusieurs mentions à Eric Gill, proche des cercles de réformes vestimentaires en Angleterre, une décennie plus tôt ou encore la créatrice de mode américaine Elizabeth Hawes, à qui l’on doit une partie de l’iconique sportswear américain mais aussi une série d’ouvrages critiques sur son industrie.

Mais c’est l’intérêt de Rudofsky pour les chaussures qui cristallise sans doute le mieux ses préoccupations : en tant qu’objets, elles sont de parfaits volumes autonomes des vêtements, à affranchir des impératifs de la mode pour mieux servir le confort. En 1946, il fonde d’ailleurs la société Bernardo, commercialisant avec succès des sandales. En tant qu’architecte, c’est aussi par le pied – et le sol – que se réalise le plus admirablement la rencontre entre l’habit et l’habitat, en témoigne le plancher irrégulier qu’il obtint de placer au sein même des galeries d’expositions du MoMA, à même de « conserver la sensibilité tactile de nos pieds que les surfaces plates et les chaussures modernes ont éradiqué. »


EXTRAIT

« La forme naturelle du pied humain n’a pas changé au cours de l’histoire. Elle est la même aujourd’hui que lorsqu’elle était représentée dans la sculpture égyptienne. Mais si la forme non altérée du pied est encore montrée dans l’art réaliste, on ne reconnaît pas ce que la nature produit dans la vie. Avec une patience infinie, on s’efforce toute notre vie de redessiner nos extrémités afin qu’elles se conforment à un idéal que les fabricants formulent unanimement par le biais des formes de chaussures.


Un coup d’œil sur les pieds nus d’une personne d’un âge moyen, particulièrement ceux d’une femme, suffit à convaincre que des années de compression ont porté leurs fruits.




La déformation des pieds est une coutume tellement ancienne et répandue qu’on en vient à croire qu’elle est une pratique qui plaît aux dieux, comme la circoncision. Au sein des nations industrialisées, le pied déformé est un objet de dévotion religieuse et, occasionnellement, d’effroi complet. Dans ce pays, la préoccupation permanente pour les maladies des pieds et les mauvais pieds est une spécificité nationale. Des groupes professionnels entiers semblent consacrer leur énergie au fait de maintenir la population en bonne santé afin qu’elle puisse endurer le processus douloureux mais expiatoire de la déformation du pied. Une industrie, qui gagne avec constance de l’importance, produit infatigablement des accessoires, béquilles et pansements pour les boiteux et les souffrants.

Et le développement de la mécanisation des moyens de transports promet de nous soulager complètement de l’humiliante nécessité d’user de nos pieds comme moyen de locomotion.


Il faut le dire en toute honnêteté, les fabricants de récipients à pieds modernes n’ont en réalité jamais eu la chance de réaliser leurs rêves. Ils conçoivent les meilleures machines pour produire la chaussure parfaite, mais pour eux le consommateur n’est qu’une source de frustration et de déception. Les pieds humains sont défectueux. Leur faille la plus évidente est de ne pas être identiques – après des millions d’années d’évolution humaine, demeurent un pied droit et un pied gauche. Les cordonniers ont fait preuve d’une admirable patience avec les porteurs de chaussures, mais ils n’ont jamais compris pourquoi le fait que les deux pieds ne soient pas identiques ne puisse pas être compensé par le fait de faire une même chaussure pour le pied droit et le pied gauche. Leur savoir-faire ancestral et leur ingéniosité tant vantée ne pourraient-ils pas être mis à profit ? La plus grave régression dans leur art eut lieu vers la fin du dix-neuvième siècle, quand la grande tradition de réaliser une même chaussure pour les deux pieds fut abandonnée au profit des caprices de l’anatomie. Ce fut non seulement un regrettable retour vers le primitivisme mais une contradiction de l’ambition première du costume – celle de cacher les défauts du corps. »

Bernard Rudofsky, Are clothes modern ? : An essay on contemporary apparel, Chicago, P. Theobald, 1947. Texte original intégral disponible sur le site du MoMA.

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