Couture Future
Vestiaire interplanétaire

Écrit par Emilie Hammen, illustré par Charles Beauté et Lou André.

En quelques noms et quelques jalons, un parcours à travers le temps, les galaxies et l’histoire de la mode. Depuis la conquête de l’espace par les couturiers, à l’image des pionniers André Courrèges et Pierre Cardin qui, à l’heure des premiers pas sur la Lune, poursuivent avec utopie le projet d’une mode pour demain, jusqu’aux fantasmes de science-fiction qui alimentent toujours avec la même ardeur les créateurs contemporains. Un inventaire plus exotique qu’exhaustif de l’espace vu depuis la planète mode.



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Bottes, Courrèges, 1964

« Je me dirige vers le rêve cosmique et j’en éprouve beaucoup de joie. »

André Courrèges passe dix années chez Cristóbal Balenciaga avant de voler de ses propres ailes. Du maître catalan, il retiendra un art de la coupe et de l’épure, mais c’est en suivant son propre chemin tout aussi spirituel que galactique que le couturier composera le vestiaire de la femme moderne. « Couture Future », sa ligne de couture « qui vous donne dix ans de moins », propose des jupes raccourcies et des chaussures plates pour mieux devancer l’époque. Hélène Lazareff, directrice de ELLE, ne s’y trompe pas et en 1965, après avoir assisté à la présentation de sa collection, décide d’interrompre in extremis l’impression de son prochain numéro pour que le photographe Peter Knapp saisisse sur dix pages les modèles Courrèges en état d’apesanteur. Chaussons donc ces bottes de mille lieues et en avant vers le futur !


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Lunettes, Courrèges, 1965

Le plastique c’est chic. Ces lunettes opaques et fendues apparaissent dans la célèbre collection de 1965. Elles reprennent le plastique blanc et pur qui règne en maître sur la planète Courrèges.

« L’événement Kyoto » in L’Officiel de la couture et de la mode de Paris, numéro 784, 1993.

« Être couturier, ce n’est qu’un passage ; ce qui m’intéresse davantage c’est la vie de demain. »

Une vision à deviner à travers ces montures.


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Manteau, Pierre Cardin, collection Prêt-à-porter, 1969

Féru de conquête spatiale, Pierre Cardin ira jusqu’à se faire photographier dans la combinaison de Neil Armstrong en 1969 et, l’année suivante, à créer des costumes pour la NASA. Ses années d’apprentissage, il les passe à crayonner le New Look chez Christian Dior. Mais la nouveauté, Cardin l’exprimera mieux encore : il présente sa première collection de prêt-à-porter en 1959, suggérant l’idée scandaleusement nouvelle que la créativité n’est pas cantonnée à la haute couture. Il signe aussi les costumes de la série culte Chapeau melon et bottes de cuir : le style 1960s portera dès lors la griffe Cardin.

J.-P. Hesse et L. Bénaïm, Pierre Cardin : 60 ans de création, Paris, Assouline, 2010.

« Le cercle est le symbole de l’infini. Je suis un Pierrot lunaire, fasciné par le cosmos. J’aime le cercle. La lune, le soleil, la terre sont de pures créations, sans limites, sans commencement ni fin. »

Ce manteau en vinyle, parfait exemple du « cosmocorps » selon Cardin viendra à point nommé une fois la bise galactique venue.


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Gants, Pierre Cardin, 1969

M.C. Beaud, « A rounded vision » in E. Orsenna, Courrèges, Paris, éditions Xavier Barral, 2008.

Paco Rabanne, Pierre Cardin et André Courrèges ont « tous les trois été marqués par la révolution portée par le pétrole et ses dérivés tels le polyester et le plastique. » Vinyle, polyester ou encore ici fausse fourrure sont des matériaux artificiels qui gagnent le marché de la mode dans la pleine période de sa démocratisation. Voici donc une paire de gants venue d’un puits de pétrole, parente éloignée de Chewbacca.


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Sweat-shirt, Balenciaga par Nicolas Ghesquière, automne-hiver 2012

Le plus nerd des fans de l’œuvre de Lucas ou de Kubrick n’aurait pas osé l’imaginer : pour sa collection automne-hiver 2012, le créateur Nicolas Ghesquière, alors à la tête de la maison Balenciaga, convoque une étrange armée au 27e étage de la tour Cristal, témoin du style 1990s du XVe arrondissement parisien. Habité par des hôtesses tout juste débarquées d’une porte des étoiles, l’espace conçu avec l’artiste Dominique Gonzales-Foerster aurait très bien pu s’intégrer dans un épisode de Star Trek. À l’intérieur du vaisseau, l’odyssée de la mode de l’espace proposait, outre les alliances de matières chères au couturier (néoprène et PVC), des authentiques sweat-shirts habillés de sérigraphies hasardeuses de jedis et de sabres laser. On ne peut plus geek mais on ne peut plus chic.



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Leggings brodés, Balenciaga par Nicolas Ghesquière, 2007

Le goût du créateur français pour une inspiration digne de R2-D2 n’est pas récent et c’est par accents qu’il le distille atout au long de ces années 2000 marquées de son sceau. Avec cette paire de collants brodés issue de la collection été 2007, il recouvre les jambes de son modèle de plaques métalliques comme une armure aux propriétés photovoltaïques.


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Chapeau, Hussein Chalayan, printemps-été 2007

Une panoplie pour voyageur galactique ne serait pas complète sans une pièce d’Hussein Chalayan. Le créateur chypriote basé à Londres se plaît à intégrer un ensemble de technologies embarquées dans ses vêtements. Leds, mini-moteurs et capteurs se dissimulent sous la soie ou la laine. Entre intelligence artificielle et performance technologique, ses défilés convoquent un imaginaire éminemment spatial. Cet étrange couvre-chef a plus d’un tour dans son sac : il possède la faculté d’aspirer et contenir une élégante robe de mousseline. C’est la pochette K-Way pour couturier de l’espace.


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Parfum Angel, Thierry Mugler, 1992

Thierry Mugler a largement contribué à dessiner la silhouette de la femme des années 1980. Le padding, ou rembourrage des épaulettes, la taille cintrée par les corsets qu’il réalise avec Mr Pearl ou les antennes empruntées aux fourmis sont autant d’éléments qui composent la fantasmagorie du couturier. Son attrait pour un univers galactique ou plus encore pour les formes astrales se retrouve souvent dans ses créations. Mais c’est le lancement en 1992 de son premier parfum Angel qui propulse son flacon en forme d’étoile en icône de la parfumerie.

D. Bott, Thierry Mugler, Galaxie Glamour, Paris, éditions Ramsay, 2010.

« A mon sens, l’étoile symbolise l’incarnation du futur. »

Quelques gouttes de cet élixir au très fort accent de patchouli et nous voilà nimbés d’une senteur à faire frémir tout le cosmos.


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Coudière, genouillère et banane, Chanel, collection haute couture, printemps 2014

Karl Lagerfeld officie depuis trois décennies à la direction artistique de la maison fondée par Gabrielle Chanel. Il perpétue avec assiduité et brio sa quête de modernité parfois déconcertante mais jamais dénuée d’humour.

"It’s an ice palace, a nightclub on another planet.", propos recueillis par Tim Blanks, Style.com, 21 janvier 2014.

Pour cette collection, Lagerfeld nous entraîne, selon ses propres mots dans un « palais des glaces, une boîte de nuit sur une autre planète ». Vaste programme pour une nouvelle déclinaison du mythique tailleur de tweed. Et pour mieux danser sur un rock endiablé de l’espace, on gardera les mains libres et on rangera dans sa banane argentée sa menue monnaie galactique et son kit beauté cosmique.

texte : creative commons

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