FabLab MIT Norway
là où tout a commencé

Article écrit et propos recueillis par Camille Bosqué.

Le FabLab MIT Norway est l’un des rares FabLabs au monde à inclure dans son propre nom l’acronyme du MIT. Sa naissance en 2003 croise en un mélange hétéroclite l’évolution d’une ferme au bord du fjord de Lyngen, l’engagement des plus grands chercheurs en ingénierie de Boston et le développement local et rural de techniques d’insémination artificielle sur des moutons. Retour sur les premières heures du FabLab MIT Norway avec Haakon Karlsen Jr, l’un des piliers du mouvement.

Au-dessus du cercle polaire arctique

Rejoindre le FabLab MIT Norway nécessite un long voyage, depuis Oslo jusqu’à Tromsø et enfin Lyngen. 
C’est un immense chalet tout en longueur, sur un grand terrain dont l’entrée est encadrée de deux drapeaux : celui de la région et celui des États-Unis. Il est entouré par de plus petites architectures dédiées à l’hébergement. Chaque année, environ 600 personnes passent la porte de ce FabLab.

À notre arrivée vers 21h, il pleut légèrement. Nous déposons nos sacs de randonnée dans l’entrée du FabLab, retirons nos imperméables et nos chaussures et faisons la connaissance d’Haakon Karlsen Jr, de sa femme Gunn et du petit chien Junior. Deux autres femmes sont en cuisine et sortent justement du four un énorme plat de poisson pêché le matin même dans le fjord. Sans plus attendre, on nous fait asseoir pour dîner. Haakon trône sur l’une des chaises dessinées spécialement par Jens Dyvik, un jeune designer globe-trotter qui a récemment fait un tour du monde des FabLabs en essaimant ici et là quelques projets.

Haakon est un monsieur d’une petite soixantaine d’années. Il est né ici et, après une formation d’ingénieur, a travaillé pendant sa jeunesse à l’insémination des moutons de la région dans sa ferme familiale, en contrebas du terrain où a été depuis implanté le FabLab. Figure immanquable de la région, il a également été successivement instituteur et fermier. Il est propriétaire de plusieurs maisons et terrains au bord du fjord. Depuis une dizaine d’années, c’est un des piliers du mouvement FabLab dont il a contribué à dessiner les contours en complicité avec le MIT.

La grande voûte du FabLab fait l’effet d’une étrange chapelle dans laquelle on parle bas, on laisse des silences et on écoute le bruit du vent qui souffle doucement à l’extérieur dans une lumière qui, en été, ne baisse jamais.


(cc Lilas Duvernois)

« Le premier FabLab du monde, c’est ici ! »
Entretien avec Haakon Karlsen Jr

Strabic : Remontons un peu avant la création du FabLab. Qu’est-ce qui a déterminé votre engagement dans ce projet ?

Haakon Karlsen Jr : Tout a commencé un peu avant les années 2000. Il y avait beaucoup de maladies et il fallait relancer la croissance de certains troupeaux. En 1994, le gouvernement norvégien m’a demandé d’établir un laboratoire pour l’insémination artificielle des moutons, des rennes et des chèvres. Avec quelques fermiers et bergers de la région, nous avons obtenu à la surprise générale des taux de réussite à hauteur de 94% au lieu des 10% habituels. Nous avons compris assez vite que cela était dû aux deux fermiers avec qui on travaillait, qui connaissaient parfaitement leurs bêtes et savaient inséminer au moment exact de l’ovulation. Pour réussir, il fallait donc connaître le moment où les femelles étaient en chaleur. J’ai alors proposé que l’on imagine nous-mêmes un outil technique pour mesurer les hormones.


(cc Haakon)

Ça a été le point de rencontre entre une nécessité pragmatique à la ferme et vos compétences d’ingénieur…

Oui ! Nous avons essayé de détecter différentes hormones, pour voir ce qu’on pouvait en tirer. On a finalement conçu une petite machine qui captait la température et envoyait un message au fermier pour le prévenir au moment de l’ovulation. On se basait sur les courbes d’activités cérébrales des femelles. Ensuite, on a créé un programme pour faire connaître aux bergers cet outil. Plus tard, avec des fermiers, nous avons réfléchi à un usage possible le reste de l’année. Nous avons donc placé dans notre petite machine un accéléromètre pour capter les mouvements des moutons. Pour tester ce dispositif, nous avons créé un système qui appelait à la maison après quinze minutes d’inactivité et qui laissait le mouton dire : « je suis mort ». Nous y avons ensuite placé un GPS, ce qui nous permettait d’avoir les coordonnées géographiques des moutons et de les envoyer aux fermiers. Le projet Electronic Shepherd est né ainsi : il permet de localiser les troupeaux de moutons dans les montagnes pour protéger les bêtes des loups ou des terrains instables.

(cc Haakon)

Le FabLab n’existait pas encore, mais vous aviez déjà de l’équipement en électronique ?

On travaillait dans le laboratoire, à la ferme. On avait tout pour faire de la soudure… C’est là qu’on a eu cette idée du téléphone pour mouton. Mais c’était difficile d’avoir le signal depuis les montagnes jusqu’aux fermes. On a collaboré avec Telenor (une société de télécommunication norvégienne) pendant un an.


(cc Haakon)

C’est avec ce projet et grâce au National Science Fundation Grant que le MIT vous a repéré…

Il y avait un concours d’innovation lancé par le MIT dans le monde entier pour développer des projets locaux. Le MIT a envoyé quelques-uns de ses meilleurs professeurs en Norvège pour trouver un projet avec lequel coopérer. Ils nous ont trouvé grâce à Telenor qui leur a dit : « Il y a ce type un peu fou perdu dans son fjord qui a imaginé des capteurs pour ses bêtes… » On a bénéficié d’une année de coopération formidable avec le MIT en 2001 et nous avons été invités à Boston pour présenter et développer ce projet...

Qui faisait partie de l’équipe pour le projet ?

Mon fils Jurgen qui travaille à la ferme et moi-même. C’était fantastique, mais après cette année de collaboration nous devions mettre fin au projet. Nous avons eu une discussion au MIT à Boston et nous avons décidé de faire quelque chose pour permettre ce genre d’aventure ailleurs, quelque chose qu’on appellerait… un FabLab. Un Fabrication Laboratory. La décision a été prise le 18 octobre 2002, je m’en souviens. Nous avons d’abord décidé de lancer trois FabLabs. Un à Pune en Inde avec un homme qui s’appelle Kalbag, un dans une ville au sud de Mumbaï à Vigyan Ashram et un autre dans un quartier pauvre de Boston, qui s’appelle South End Technology Center, avec Mel King. Et le troisième c’est ici en Norvège.

Quel était le projet quand vous avez parlé la première fois de ce que pourrait être un FabLab ?

Au début on ne savait pas vraiment ce qu’on faisait. La définition du MIT était « rapid prototyping ». Mais depuis, les choses ont bien évolué et d’autres endroits sont nés, avec d’autres définitions. Selon moi, beaucoup de FabLabs existent maintenant qui n’ont de FabLab que le nom... Ma définition ? « Un réseau global de personnes qui veulent travailler ensemble et partager leurs connaissances. » C’est tout.

Qui est autour de la table quand le mot FabLab est prononcé pour la première fois ?

Dans mes souvenirs il y a Neil Gershenfeld, Kalbag, Mel King et moi.
Mel King est un vieux bonhomme qui était professeur au MIT et Kalbag était un vieil Indien qui faisait beaucoup de projets au sein de sa communauté. Il était entré en contact avec le MIT par le biais du gouvernement indien avec qui il était en lien. Un peu comme ici, il avait créé chez lui un système local pour arroser différentes plantations et avait été repéré par le MIT.
Melvin King est un homme très spécial, qui a beaucoup lutté pour les droits humains. Son FabLab a une histoire intéressante. Il était implanté dans un quartier de Boston très pauvre. Mel avait planté de nombreuses tentes dans la ville, il appelait ça « Tent City ». Après quelques années de lutte, Mel King et ses acolytes ont gagné la bataille et ont construit des appartements pour les pauvres, qui habitent toujours là. C’est un homme fantastique qui a 94 ans maintenant.

On avance dans le temps petit à petit… Comment s’est faite l’installation complète du FabLab MIT Norway sur ce terrain ?

En 2004, nous avons construit cette maison. Tout l’équipement est venu de Boston, gratuitement. Pourquoi ici ? Bonne question, finalement. Il faut demander à Neil Gershenfeld ou à Sherry Lassiter. Au départ, le Lab était en bas, à la ferme. Je ne suis pas architecte, mais j’ai fait tous les plans. Quand le chalet a été construit, on a monté toutes les machines ici. Puis le MIT a envoyé d’autres machines et quelques étudiants. On a vu débarquer Neil, sa femme, ses jumeaux, ainsi que Sherry Lassiter et Amy Sun. Des ingénieurs, des chercheurs, qui étaient là pour installer les machines avec mon fils et moi. C’était super.

Combien de temps ça a duré, cette première mise en place ? Comment ça se passait ?

Au début, ils sont restés trois semaines. Et ils sont revenus plusieurs fois. Ils sont allés ailleurs ensuite, pour monter les autres lieux. Ils ont beaucoup voyagé. Partout. Mais ils disent toujours : le FabLab norvégien est vraiment spécial. Ce n’était pas uniquement fait pour les étudiants du MIT, c’était un très gros projet, pour voir comment on pourrait changer le monde…

Du FabLab au « community center »

Haakon estime aujourd’hui que son FabLab est davantage un « community center » qu’un lieu de prototypage : « On y a même célébré un mariage ! »
La disposition des machines, tables et postes de travail dans la grande pièce du chalet en témoigne immédiatement. Toute la technique est désormais en périphérie du lieu, sur les côtés, le long des murs. Au centre, une grande table de réunion et de visioconférence, une énorme cheminée, plusieurs tables pour les repas et quelques fauteuils occupent l’espace. La cuisine ouverte prend elle-même une place importante. Haakon plaisante :

« Quand Neil Gershenfeld est venu du MIT pour voir le chalet fini et qu’il a vu la cuisine, il m’a dit que c’était inutile, que j’avais fait une erreur, que ce n’était pas prévu ! La suite a prouvé que j’avais bien raison. Un FabLab ce sont des gens, pas simplement des machines. »

Du café, thés variés, muesli, biscuits - et aquavit) - sont mis à disposition. Il y a de nombreuses tables, dont certaines sont dressées pour accueillir d’éventuels visiteurs qui voudraient s’établir dans la région quelques jours pour faire de la randonnée ou d’autres activités de plein air. Le FabLab à l’heure actuelle est une sorte de gîte en même temps qu’un lieu de prototypage et de fabrication. C’est précisément ce qui garantit une bonne partie de son financement.

Quand les FabLabs se mettent au vert

Symptôme de l’état de friction entre monde rural et monde technologique, la grande fraiseuse numérique n’est pas dans le chalet principal du FabLab : elle a été installée à la ferme.
 Elle est cachée derrière une porte dans une petite remise au fond d’une grange encombrée, au plafond de laquelle un kayak en bois est suspendu.

L’hiver, quand les moutons sont rentrés, ils côtoient la fraiseuse dans un joyeux désordre. La fraiseuse numérique ne donne pas l’impression de tourner régulièrement. Son accès est difficile, la pièce n’est pas rangée. Même si Haakon ne nous l’a pas confirmé directement, cette machine est assez représentative du degré d’activité quotidien du FabLab MIT Norway.
C’est principalement lors des Boot Camps qui y sont organisés ou pendant les sessions de workshop internationaux que ce lieu est vraiment effervescent.

Une vidéo montre justement le FabLab en activité : on y voit notamment Neil Gershenfeld, perché sur l’une des mezzanines, affalé dans une banquette en train de travailler avec son ordinateur sur le ventre.

On y reconnaît aussi Tomas Diez et Alex Schaub, respectivement venus du FabLab Barcelona et du FabLab Waag Amsterdam pour s’isoler dans ce grand temple en bois au bord du fjord et y mener quelques projets.

Le reste du temps est certainement plus à l’image des journées que nous y avons vécues : les machines sont à l’arrêt, Haakon est tantôt chez lui, tantôt au FabLab devant son ordinateur et les gens passent là pour boire un café, se tenir au courant de l’état des troupeaux ou réparer quelque chose.

Sur certains points, le récit d’Haakon Karlsen peut sembler éloigné de la version officielle du MIT. Lors de FAB9 – la grande réunion annuel des FabLabs qui s’est tenue à Tokyo fin août –, nous avons pu interroger Sherry Lassiter à ce sujet : « Haakon est un grand raconteur d’histoires, ce qu’il raconte n’est pas faux mais il a sûrement sa propre manière de présenter les choses. » Les FabLabs, dans le récit de leur généalogie, apparaissent ainsi comme les objets de multiples versions et de multiples interprétations, dans lesquelles les héros ne sont pas nécessairement les mêmes…

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POUR ALLER PLUS LOIN (OU PLUS PRÈS !) :

Noisebridge : les hackers de San Francisco

FabLab Barcelona : de l’école à la smart city

texte : creative commons - images : cc Camille Bosqué (sauf autres mentions)

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