Faclab, la fête à la bidouille

Écrit et illustré par Camille Bosqué.

À l’occasion du premier anniversaire du FacLab de l’Université de Cergy-Pontoise à Gennevilliers, ses usagers habitués et d’autres curieux se sont rassemblés ce vendredi 15 février pour faire le bilan de l’année passée et engager l’année suivante.
Dans la foulée, le second Open Bidouille Camp s’y est installé le samedi 16 février. Au rez-de-chaussée et à l’étage de cette université d’ordinaire déserte, se sont croisés toute la journée des petits robots, des objets électroniquement bidouillés, des imprimantes 3D et des enfants sachant coder.

Un an, un bilan

Vendredi 16 février, le FacLab soufflait sa première bougie.
L’occasion pour le lieu d’ouvrir ses portes encore plus grand que d’habitude et de montrer ce qui se passe dans ses locaux et autour de ses machines.

Installé au rez-de-chaussé de l’Université de Cergy-Pontoise à Gennevilliers, le FacLab est ouvert de tous les jours de 13h à 18h (le mardi jusqu’à 19h45) et respecte scrupuleusement les règles de la charte des FabLabs établie par le MIT. C’est donc un lieu ouvert à tous, gratuit, où n’importe qui peut faire n’importe quoi à la seule condition de documenter ses projets, de partager et participer aux projets des autres : "Le FacLab est un lieu où l’improviste est recommandé et bénéfique !" explique Laurent Ricard, un des deux initiateurs du projet.

L’improviste, c’est par exemple Christelle, qui prend des cours de pâtisserie et qui ne sait pas quoi faire des macarons, tartes au chocolat et autres fraisiers qu’elle fabrique tous les lundis. Elle a récemment décidé qu’elle pouvait donner tout ça au FacLab et depuis apporte régulièrement ses productions pour agrémenter les goûters : "Je suis venue ici un jour, j’ai fait connaissance avec les gens du lab. Je me suis d’abord présentée en tant que graphiste puisque c’est ma formation initiale mais quand j’ai commencé à raconter que je préparais un CAP pâtisserie, j’ai vu les yeux s’écarquiller et d’un seul coup tous ces gourmands étaient plus intéressés !"

On pourrait, en visitant le FacLab un jour de semaine "normal", se demander ce que les pâtisseries de Christelle, les "simples" machines à coudre de Josiane ou les plantations d’herbes aromatiques de Rafaëla viennent faire dans un FabLab, ce lieu souvent décrit comme le "nouvel incubateur du futur", terreau ultime de la sacro sainte "innovation ascendante" dont les médias n’hésitent pas à se gargariser.

Mettre un lieu et des machines à disposition... et laisser faire, voir comment les choses prennent. C’est le pari de ce FabLab implanté artificiellement dans le fond d’un couloir froid de la fac. Et si les "productions" des usagers n’ont en soi rien d’exceptionnel, c’est que la question n’est peut-être pas là. Tous les jours, le FacLab accueille en moyenne une vingtaine de personnes, toutes extérieures à la fac. Selon Emmanuelle Roux et Laurent Ricard, les deux initiateurs de ce premier FabLab français implanté dans une université, "en plus de favoriser les rencontres entre des gens très différents, ici, on créé le quotidien : les gens viennent donner corps à leurs idées, échanger, réparer ou inventer et non plus acheter ce dont ils ont envie ou besoin."

Quelques imprimantes 3D et d’autres machines sont en construction dans tous les coins mais le FacLab apparaît effectivement plus comme un terrain de connexion, de tests et de résolution de problèmes pragmatiques ou fantaisistes que comme un lieu où se produisent d’inespérées révolutions.

On a rien fait de révolutionnaire ici pour l’instant, c’est vrai.

Néanmoins, un an, c’est aussi le temps du bilan. Emmanuelle et Laurent, dans la conférence donnée à cette occasion dans le grand amphi de l’université ne s’en cachent pas : "Pour l’instant, c’est vrai, on n’a pas eu de grand projet. On n’a rien fait ici de révolutionnaire... mais on a mis en place un réseau. Le concept d’ouverture est essentiel. Quand on nous a demandé de faire un FabLab à la fac, on a dit tous les deux, direct : oui, si c’est ouvert à tout le monde ! C’était un cri du cœur."

Olivier Gendrin, le FabManager, renchérit : "Cette première année, plein de gens sont venus et sont revenus : on a une palette d’habitués qui vont au-delà de ce qu’ils voulaient faire à la base, la sérendipité marche à plein volume !"

Ce "réseau ouvert" est constitué par les gens qui soutiennent et financent le projet (la Fondation de l’Université et Orange) mais surtout par ceux qui sont là tous les jours et qui sont restés jusque tard ce 16 février, soir d’anniversaire, pour discuter RepRap, découpe laser et projets futurs autour de la bien nommée "table des festins", dans la première salle du FacLab.

Laurent Ricard explique : "Ce qui me motive, c’est que quand je vais au FacLab, il y a des gens qui viennent faire des choses intéressantes et rigolotes, qui ont du plaisir à me voir, à se voir et du plaisir à revenir. On est au sein d’une fac qui est froide, au milieu de nulle part, loin au bout d’un RER... et les gens viennent exprès pour ça !"

Quand je vois ce qui se passe ici, je me dis que quelque part j’ai pas totalement raté ma vie.

Olivier est là tous les jours pour accueillir et veiller au bon fonctionnement du lieu. "Je suis une marieuse : c’est moi qui connecte les gens entre eux, qui leur dit “Tu veux faire ça ? Va voir untel, il a déjà fait un truc dans le genre, vous aurez des choses à vous dire”." Il se réjouit de fêter le premier anniversaire du FacLab : "Ce qui est génial, c’est que pour fêter ça on a lancé un challenge créatif à l’arrache la semaine dernière mais on a quand même eu quatre super projets différents et intéressants."

Le défi "détourne un truc" était un prétexte pour "booster ceux qui voulaient réaliser rapidement un objet" et l’exposer pour l’Open Bidouille Camp. Cela a donné naissance à un système pour cultiver des plantes en Window Farming, un dérouleur de fil dans un pot à moutarde, un dispositif pour mesurer l’épaisseur d’un matériau avec un lecteur de CD-Rom, et un pistolet à fléchettes détourné par des pièces en impression 3D pour lancer des avions en papier.

Rien de révolutionnaire, mais ce n’est peut-être pas si grave.

Open Bidouille Camp : des démos et des idées

La première édition de l’Open Bidouille Camp en septembre dernier à Saint-Ouen avait déjà fait parler d’elle. Pour cette seconde édition, l’évènement, conçu sur le modèle des Maker Faire, est co-organisé par Sabine Blanc, Ophelia Noor, Hélène Girard et d’autres.

Olivier explique :

Avec l’Open Bidouille Camp, on a planté des graines d’idées dans les cerveaux des gens, il n’y a plus qu’à attendre que la graine germe et on pourra peut-être récolter les fruits.

Dans les couloirs de cette "fête de la bidouille", gratuite et dédiée au Do It Yourself, les visiteurs se promènent
avec à la main une bouteille de Club Maté, "la boisson préférée des hackers". En une seule journée, ils auront eu un panorama assez large de ce que le petit monde en expansion des hackers et makerspaces produit ou manipule.

À l’étage, un petit groupe est là pour présenter Jerrycan, ce projet de serveur DIY contenu dans un bidon, né à l’ENSCI lors d’un workshop. Sur leur table, des cartes mères, des composants électroniques et des serveurs déjà montés pour expliquer la démarche.

À côté d’eux, la nouvelle Makerbot 2 dernier cri, dans sa boîte noire métallique, aimante autour d’elle un petit groupe d’aficionados : "La qualité d’impression est incroyable. La précision est nettement supérieure à celle de la Thing-O-Matic, ça ouvre des possibilités nouvelles !" nous dit un des visiteurs, la tête penchée au-dessus de la buse d’impression. "On pourra bientôt avoir deux types de matériaux en même temps et les combiner. Ça pourra permettre également d’avoir un plastique soluble, pour construire des pièces creuses ou des mécanismes compliqués, avec la possibilité de dissoudre les parties intermédiaires pour révéler la pièce finale."

Le jeune homme chargé de faire la démonstration tient dans sa main une minuscule réplique de cathédrale avec travées, arcs, voûtes et galeries. Un autre exemplaire de cette pièce s’imprime strate par strate, que les novices et les aguerris regardent se former avec le même regard fasciné. L’un deux lâche, dans un soupir :

Au fond on ne sait pas vraiment jusqu’où ça pourra aller tout ça... est-ce que ça deviendra un jour un outil vraiment indispensable ? Peut-être qu’en fait ça ne sert à rien !

Face à ce que les imprimantes 3D extrudent sous les yeux de ses futurs usagers supposés, la tentation est grande de se dire que le kitsch et le gadget sont encore plus irrémédiablement à la portée de toutes les buses (sans jeu de mot). En effet, les petits objets qui se montent depuis les écrans d’ordinateurs sur les plaques chauffantes des Makerbots et autres RepRap sont la plupart du temps soit des petits lézards articulés et des bustes célèbres mal finis, soit des pièces de jonction pour... d’autres machines.

Gardons la tête froide : cette "primo-production" bégayante est celle de machines pour l’instant principalement destinées à porter loin la démonstration des nouvelles logiques de fabrication et de réalisation d’objets, plus qu’à en donner déjà la preuve pratique.

Ironie du sort, à la table d’à côté, ils construisent justement des useless boxes, projet classique pour aborder des questions de construction et de programmation : c’est une boîte qui, quand on appuie sur un bouton pour l’ouvrir, sort un petit bras pour appuyer sur ce même bouton et se refermer elle-même. Et ce, indéfiniment, à chaque fois.

Disco soupe et bière libre

En bas, le petit groupe de la "disco soupe" distribue gratuitement des bols de salades composées de fruits et légumes récupérés à Rungis. Dans un autre coin du hall de l’université, des bras se relaient pour brasser de la "bière libre" et quelques boulettes de "bombes végétales" sont roulées dans les paumes de soon-to-be guérilleros urbains qui les lanceront plus tard en ville pour essaimer des fleurs.

À un croisement de couloir, on croise les dames d’Hype(r)olds, venues tâter de la découpe laser, du hacker et de l’impression 3D.

Nicole dit : "Je suis frappée par tout ce qu’on peut faire. Je regrette que mes petits-enfants ne soient pas venus... J’en ai sept ! Je trouve qu’ils sont beaucoup devant l’écran, mais souvent seuls. Alors qu’ici, c’est du numérique, c’est de l’ordinateur, mais les gens se retrouvent à faire vraiment des choses et ça rompt l’isolement, ça donne de la suite dans les idées."

Un don, un macaron

Adel, un fidèle du FacLab qui vient de monter l’association des usagers du FacLab a fabriqué une petite boîte à la découpe laser, marquée "un don, un macaron".

Adel explique : "Christelle nous a donné ses macarons, pour que les pièces glissées dans cette boîte constituent les premières ressources de l’asso, qui a été montée par les usagers eux-mêmes et qui vise à mutualiser les achats de matières premières et ouvrir un samedi par mois. C’est tout récent !"

Adel est venu à l’Open Bidouille Camp avec ses petites cousines : "Pour les petits, c’est très intéressant. Elles ont adoré le mixeur à soupe qui fonctionne par l’énergie d’un vélo. Mais finalement ce qui les a le plus marqué, c’est peut-être simplement l’atelier tricot animé par Josiane et Rafaëla. Comme quoi, finalement, les nouvelles technologies ne sont peut-être pas l’ingrédient ultime pour donner envie de faire des choses...!"

Ainsi, dans ce FabLab, on ne trouve peut-être pas sur toutes les tables les ingrédients de la nouvelle révolution du futur. Derrière le terme enfantin de "bidouille" qui draine sur le même terrain hackers, hipsters, bobos et bricolos en mal de faire, on ne devinera pas non plus ce grand salon de l’innovation et du jamais vu dont certains rêvaient peut-être. On vous l’avait bien dit.

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texte : creative commons - image : © Camille Bosqué

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