Hans Hollein
Tout est design

Propos "recueillis" par Tony Côme.

Hans Hollein disparaissait le 24 avril dernier. Nous nous sommes rués sur une planche de Ouija, nous avons avalé plusieurs de ses célèbres “Architektur Pillen” (pilules architecturales) et nous avons réussi à entrer en contact avec lui. Bilan d’une carrière transdisciplinaire, depuis l’au-delà...

Interview post-mortem d’un post-moderne.

Strabic : Oserait-on dire que vous étiez le dernier représentant d’une longue lignée d’avant-gardistes viennois ?

« Mais qui est donc Hans Hollein ? », Archi Créé n° 194, 1984.

Hans Hollein : Tout le monde croit en effet qu’il y aurait eu à Vienne une tradition qui remonterait à l’époque des Ringstrassen, qui nous serait parvenue à travers Otto Wagner, Adolf Loos et Joseph Hoffman sans discontinuité et dans laquelle artistes et architectes seraient profondément enracinés. Si l’on ajoute l’inévitable référence à Sigmund Freud, le cliché est complet.

S : Vous avez suivi le master d’architecture du College of Environmental Design de l’University of California à Berkeley. Le contexte américain a-t-il davantage compté pour vous ?

Ibid.

HH : Oui, l’Amérique m’a stimulé ; elle m’a même profondément marqué, façonné. J’ai vécu l’impact des vastes espaces américains. Je roulais en voiture une demi-journée avec, à ma gauche, à ma droite, devant et derrière, rien que de l’espace, l’immensité. Pour moi, en tant qu’architecte, c’était très révélateur.

S : Vous vous êtes souvent insurgé contre l’architecture du Mouvement moderne. Pourquoi tant de haine ?

Hans Hollein, Zurück zur Architektur, 1962.

HH : Parce qu’elle a expulsé de l’architecture le monde inconfortable de l’irrationalité et rendu les idées superflues. Parce qu’elle a transformé l’acte même de création, avec toutes ses responsabilités et décisions solitaires, en un processus qui revient à ceci : formuler un problème, analyser un problème, résoudre un problème. Parce qu’elle permettait de se passer de la puissance de l’individualité et de suivre la voie facile de la sécurité, qui donne à une équipe le plus haut pouvoir.

S : Vous avez été artiste, architecte, designer, graphiste, scénographe… Pouvez-vous nous dire quelle expérience vous a le plus marqué ?

Hans Hollein, entretien avec François Burckhardt in Métaphores et Métamorphoses, Hans Hollein, CCI, Centre Pompidou, 1987.

HH : Impossible. J’ai cherché très tôt à échapper aux déterminations étriquées dans lesquelles on enferme souvent, pour des raisons qui me restent mystérieuses, l’activité de tel ou tel, même si tout travail qui transgresse les limites de ces catégories est considéré avec une certaine méfiance, comme s’il ne pouvait être le fait que d’une difficulté à décider, ou comme si on ne pouvait "être bon dans tel secteur dès lors qu’on travaille aussi dans un autre." J’ai cherché à illustrer aussi les transitions, les passages entre les différents domaines : entre architecture et art, architecture et design – transitions progressives à mes yeux, et qui ne comportent pas de ruptures.

S : Votre travail sur la pilule architecturale (Architektur Pille, 1967) allait dans le sens de ce décloisonnement, n’est-ce pas ?

Hans Hollein, Alles ist Architektur, 1967.

HH : Oui mais pas seulement. À l’époque, presque aucune étude n’avait été engagée dans le sens d’une utilisation ciblée des produits chimiques et des médicaments, ni pour le contrôle de la température et des fonctions corporelles, ni pour la création artificielle d’un environnement. Les architectes doivent cesser de simplement penser en terme de matériaux.

S : En 1976, vous avez été le commissaire de MAN transFORMS, l’exposition inaugurale du nouveau National Museum of Design de New York. En vous entourant de George Nelson, Oswald M. Ungers, Arata Isozaki, Richard Meier, Buckminster Fuller ou encore d’Ettore Sottsass, quelle vision du design cherchiez-vous à transmettre ?

Hans Hollein in George Nelson, MAN transFORMS, National Museum of design Cooper-Hewitt Museum, New York, 1976.

HH : Cette exposition n’était pas de nature didactique, elle ne présentait pas non plus une "histoire du design", ni d’ailleurs l’évolution de l’humanité à travers les produits du design. C’était une exposition sur la vie. Le design était ici compris comme une attitude face à l’action donnant forme à la vie et à l’environnement – étant donné que "tout est design" parallèlement au dictum que j’avais transmis, quelques années auparavant, selon lequel "tout est architecture – tout le monde est architecte."

S : Lors de la célèbre opération Tea & Coffee Piazza d’Alessi (1979-1983), vous étiez l’un des rares architectes invités par Alessandro Mendini à ne pas livrer de la microarchitecture. Pourquoi ?

Hans Hollein, « Hans Hollein Furniture », in Art & Design, n° 5, juin 1985.

HH : Tout simplement parce que je ne suis pas d’accord avec le fait que les objets deviennent de l’architecture miniature. Pour moi, une cafetière est une cafetière, et une chaise, une chaise. Et une chaise n’est pas une petite maison.

S : Vous avez d’ailleurs réalisé des meubles pour Memphis…

Ibid.

HH : J’ai réalisé des meubles des années voire des décennies avant que Memphis ne commence. Les meubles que j’ai conçus n’ont rien à voir avec Memphis, même si au tout début j’en ai fait partie. Je n’étais pas tout à fait d’accord avec l’orientation qu’ils ont fini par prendre. C’était de l’ordre de la répétition ultra facile et je ne pense pas qu’ils aient longtemps gardé le souci de la qualité.

S : Aujourd’hui, pour vous, quelle serait la figure idéale du designer ?

« Mais qui est donc Hans Hollein ? », Archi Créé n° 194, 1984.

HH : L’esquimau. L’esquimau qui perd une grande partie de son temps à survivre, c’est-à-dire à conserver textuellement la chaleur de son corps et qui devient par la force des choses, designer par excellence. Il a inventé les harpons, les kayaks, les anoraks étanches et ce avec des moyens assez primitifs, sans pouvoir rien importer.

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