mode et photographie à Hyères
Impressions croisées

Strabic a dépêché sur place quatre reporteurs pour cette 29e édition du Festival de Mode et de Photographie organisée dans l’illustre villa de Charles et Marie-Laure de Noailles...

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ÉMILIE : En plein vent

Le festival de Hyères est un peu à l’image du plan de la villa Noailles dont il est l’hôte. C’est un assemblage ou parfois même un enchevêtrement de projets. Des propositions, variées dans le contenu, la forme et même la teneur. Il y a des découvertes, des passages cachés, des portes dérobées. La dernière édition qui a eu lieu du 25 au 27 avril dernier, permettait de découvrir au bout de plusieurs couloirs et à l’arrière d’une cour une tente abritant le travail d’anciens participants.

The Formers, titre de l’opération, présentait sept stylistes, tous sélectionnés lors d’éditions précédentes mais pas nécessairement lauréats, avec leur dernière collection. Le créateur thaïlandais Wisharawish Akarasantisook (Hyères 2008) y exposait ses robes et jupes aux volumes d’une intrigante délicatesse. Un regard plus précis dévoile une matière hybride, composée de strates de dentelles matelassées entre elles, puis découpées et laissées bord vif. Une poésie singulière que le styliste cultivait déjà dans ses premières créations.

On est souvent vite séduit et vite lassé par le rythme chronophage de la mode. Aussi ce retour, ce moment pour (re)voir n’en était que plus appréciable.

Wisharawish Akarasantisook, crédit photo : Supachai Pechry
Wisharawish Akarasantisook, crédit photo : Supachai Pechry

MATHIEU : En mode incarné

On découvre la collection Longing for sleep, de l’estonienne Marit Ilison, au Showroom, non loin de The Formers. Première impression, en plein soleil : encore des manteaux taillés dans les couvertures de Mémé, dont le dialogue avec les robes pailletées sur le même pendant semble, bien que judicieux, assez attendu.

Deuxième impression, en pleins feux : le spectateur est cueilli par le défilé. L’apparemment ringard passe sans prévenir au délicieusement suranné, au confortable. Les silhouettes enveloppées de larges motifs feutrés laissent filtrer des brillances par le mouvement. Çà, une robe reptilienne aux reflets pétroles, là un col laissant perler quelque strass rouge, comme une métonymie de la fête.

La collection s’appuie sur le kaamos, période de l’hiver où l’on ne voit quasiment pas la lumière du jour en Estonie, et où l’on s’abandonnerait volontiers au cocooning. Les modèles pourtant, en anti-Oblomov, un brin préraphaélites, un brin Virginia Woolf, font le pont des générations, des époques, et des heures. Les images fusent dans la tête, opérant une vibration iconographique. Ça capte le 19e siècle et une soirée clubbing en simultané. C’est photogénique.

Dans cette collection à la dramaturgie contrôlée, sans pathos, n’est-ce pas du réveil dont il est fondamentalement question ? Il ne faut pas choisir. Il faut vouloir les deux : le réconfort du domestique et l’excitation du soir, la valeur sûre et la vanité, la nuit et le matin. Entrer et sortir. Ou sortir et rentrer : Longing for sleep se tient sur cette tension. Sur le seuil.

Marit Ilison
Marit Ilison

JOANNA : Cherchez les designers

Déception cependant quant au trop peu d’espace dédié aux dix stylistes, enchevêtrés sous une tente (Showroom)montée pour l’occasion dans l’un des jardins de la villa. Les journalistes, professionnels et visiteurs s’y entassent et s’y bousculent, ce qui ne laisse malheureusement pas vraiment l’occasion d’apprécier le travail proposé. Le lendemain, pour des raisons obscures, l’espace est fermé alors que le calendrier annonçait le contraire : il faudra donc se contenter du défilé.

Il est étonnant et dommage d’accorder si peu de place à ces stylistes qui sont pourtant la raison et l’objet principal – avec les photographes – de ce festival. On se souvient de la configuration des années passées, quand les designers exposaient encore leurs collections dans les différentes salles de la villa principale où l’on pouvait alors véritablement examiner leur travail et prendre le temps d’échanger avec eux.

Attention, il ne s’agit pas là d’une remise en cause de l’exposition permanente qui, installée depuis trois ans dans la villa principale et revue chaque année sous le prisme des différents festivals, est riche et indispensable. L’on déplore seulement que depuis son installation une nouvelle organisation de l’ensemble des espaces n’ait pas été pensée pour une meilleure circulation et surtout une meilleure visibilité des projets proposés.

VIVIANE : Pleins feux

"Visibilité", là est peut-être la question.
Flanquée entre deux collines et surplombant la ville d’Hyères, la Villa Noailles jouit d’un cadre remarquable. Comment ne pas se sentir privilégié lorsqu’entre deux salles d’exposition, l’on peut prendre un bain de soleil et admirer la mer depuis l’une des nombreuses terrasses que recèle cette villa réalisée par l’un des plus grands architectes du 20e siècle [1] ? Il faut donc l’avouer, aussitôt là-haut, on se croit au paradis. Et peut-être un peu maître du monde.

Cette 29e édition du Festival de Mode et de Photographie manquait parfois de visibilité ou plus exactement de lisibilité. La sélection des jeunes photographes ne laissait pas réellement voir de parti pris de la part du jury. Une impression de déjà-vu se dégageait de tous les travaux présentés. Seul le gagnant Lorenzo Vitturi, en effet, a pris quelques risques en osant scénographier son espace d’exposition. Mais là encore, sa présentation n’était pas tout à fait convaincante car trop scolaire. Sans doute faudrait-il que les jeunes photographes aient plus de liberté et puissent s’installer parfois ailleurs que dans les salles voûtées. Voire même se mélanger avec les stylistes. Sinon où réside l’intérêt de ce festival qui associe mode et photographie ?

Lorenzo Vitturi
Lorenzo Vitturi

L’excellente surprise qu’offrait l’installation La Romaine de Charlie Engman dans l’un des escaliers de la Villa initiale était un pied de nez à beaucoup d’exposants. Engman passe outre le manque de recul dû à l’étroitesse de l’escalier, s’accommode de toutes les aspérités des murs vieillis, et accroche là ses images en toute modestie, mais avec tant de précision et de sensibilité (il joue avec les percées de lumière et la rampe de l’escalier) que la montée devient un instant à part, une rêverie diurne.

Charlie Engman
Charlie Engman

À la Villa Noailles, les meilleurs moments se trouvent donc souvent derrière les portes dérobées ou à l’ombre des jardins. Un concert furtif en milieu d’après-midi, une pause salvatrice à la librairie éphémère. Mais malgré ses petits défauts, la Villa reste un lieu indispensable où le plaisir de revenir reste intact, édition après édition. C’est pourquoi l’on pardonnera à cette 29e édition l’absence de signalétique (même les toilettes étaient difficiles à trouver !), l’entre-soi de ses tables rondes et sa frilosité parfois (on invite de "grands noms" pour se rassurer, que l’on expose les uns à côté des autres sans jamais réfléchir à d’éventuelles passerelles).

JOANNA : Derrière l’image

Autre belle leçon d’humilité, celle donnée par le décorateur Jean-Michel Bertin qui a su lui aussi s’adapter aux contraintes spatiales en proposant une installation simple et efficace. Cartons, châssis et pains d’argile suffisent à poser le décor que chaque visiteur investira à sa manière. Si l’on cherchait une passerelle entre mode, photographie et scénographie elle est peut être là, où se rejoignent et se mêlent également en un tour de main artiste, technicien et visiteur. Un nom à retenir pour l’éventuelle prise en charge de la redistribution des espaces pour l’édition anniversaire de 2015 ?

Jean-Michel Bertin
Jean-Michel Bertin

29e Festival international de mode et de photographie de Hyères
Villa Noailles
Montée de Noailles, Hyères

Expositions en accès libre jusqu’au 25 mai 2014

[1Robert Mallet Stevens (1886 - 1945)

Photographies : Supachai Pechry, Émilie Hammen, Mathieu Goulmant, Joanna Levas et Viviane Kajjaj.

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