Kulturindustrie
Adorno et Horkheimer

Écrit par Charles Gautier.

S’il était difficile de ne pas porter attention à la récente publication de Kulturindustrie, ce n’est pas tant parce que la présentation du projet Strabic met en exergue une phrase d’Adorno, qu’en raison de la filiation du design, depuis la fin du XIXe siècle, à la culture industrielle.

Ce texte écrit par Adorno et Horkheimer a été publié pour la première fois aux Pays-Bas en 1947 [1]. En France, il n’avait pas été republié depuis près de 40 ans [2].


La thèse centrale que défendent les théoriciens de l’École de Francfort est la suivante : les industries culturelles, qu’il ne faut pas confondre avec les cultures de masses [3], non seulement détruisent ce qu’est la culture réelle – Adorno et Horkheimer parlent de « dépravation de la culture » –, mais en plus soumettent les individus à une production uniformisée, futile et sans surprise. L’émergence de la rationalité technique, expliquent-ils, a conduit à une rationalité de la domination.

Ils donnent l’exemple du cinéma – « Dès le début d’un film, on sait comment il se terminera, qui sera récompensé, puni, oublié » –, de la musique, de la peinture et du roman ; rien n’est épargné. L’industrie culturelle ne propose qu’un seul choix de société : la société libérale, et c’est pourquoi elle apparaît non seulement « comme l’objectif même du libéralisme », mais aussi comme son agent idéologique.

Ceux qui s’en détournent, écrivent les deux auteurs, ne subissent certes aucun châtiment mais sont « frappés d’impuissance économique » et exclus.

Le maître ne dit plus : Vous penserez comme moi ou vous mourrez. Il dit : Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi : votre vie, vos biens, tout vous reste, mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous [4]

Si certains passages révèlent des qualités prophétiques d’Adorno et Horkheimer – les pages sur les rapports entre l’art et le marché, sur les liens ambigus entre culture industrielle et pouvoir économique ou sur l’industrie du divertissement (comment ne pas penser à la téléréalité en lisant la phrase qui suit : « La starlette doit symboliser l’employé [...] Aujourd’hui les gens heureux sur l’écran sont des exemplaires de la même espèce que ceux qui composent le public » !) –, d’autres nous laissent plus circonspect. Au fil de la lecture en effet, on comprend que les auteurs dénoncent l’ensemble de la culture de leur époque. Rien ne semble échapper à l’industrie culturelle et à ses effets dévastateurs sur l’art. Mais que penser alors des films d’Ingmar Bergman, Luis Buñuel ou Orson Welles ? Citizen Kane n’est-il pas un film des années 1940 ? Et dans le domaine du design, les réalisations d’Alvar Aalto ou de Charles et Ray Eames sont-elles si lisses et sans intérêt ?


Vidéogramme tiré de Citizen Kane, Orson Welles, 1941.

Enfin, une chose nous frappe tout au long du livre : le rapport des auteurs aux spectateurs. Pour eux, les individus sont les victimes naïves de l’industrie culturelle ; Adorno et Horkheimer affirment que les masses sont « assujetties », « dupées », « asservies », qu’elles sont réduites à des « automates susceptibles de rares sursauts ».

Même lorsqu’il arrive que le public se révolte contre l’industrie culturelle, il n’est capable que d’une très faible rébellion, puisqu’il est le jouet passif de cette industrie.

Pour beaucoup, ces affirmations sont encore d’actualité : dans Entertainment [5] le philosophe italien Francesco Masci dénonce avec virulence la culture moderne, productrice de « subjectivité fictive », qui plonge les hommes dans une « illusion sur la connaissance du monde et sa maîtrise ». On peut se référer aussi aux travaux de Noam Chomsky, notamment sur la « fabrication du consentement » [6], ou de Bernard Stiegler pour qui l’industrie culturelle produit et organise les « instruments d’une nouvelle servitude volontaire » [7].

Que penser aujourd’hui de telles idées ? Les rapports que nous entretenons avec les industries culturelles ne sont-ils pas plus complexes ? Sommes-nous vraiment soumis, en Occident, à un déterminisme idéologique que seuls certains – une élite ? – seraient capables d’identifier et d’éviter ?
Si dans les années 1940 Paul Lazarsfeld contestait déjà la vision infantilisante (pour ne pas dire méprisante) des théoriciens de Francfort à l’égard des individus [8], laissons, pour finir, la parole à un penseur contemporain, Jacques Rancière, qui se distingue lui aussi des auteurs de Kulturindustrie : « Le spectateur observe, il sélectionne, il compare, interprète. Il lie ce qu’il voit à bien d’autres choses qu’il a vu sur d’autres scènes, en d’autres sortes de lieux. Il compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui. » [9]


Adorno et Horkheimer, Kulturindustrie, éd. Allia, Paris, 2012.

[1Dialektik der Aufklärung. Philosophische Fragmente, éd. Querido, 1947

[2dans La Dialectique de la Raison. Fragments philosophiques, éd. Gallimard, 1974

[3Dans une conférence qu’Adorno donne en 1963, il précise : « Dans nos ébauches, il était question de "culture de masse". Nous avons abandonné cette dernière expression pour la remplacer par "industrie culturelle", afin d’exclure de prime abord l’interprétation qui plaît aux avocats de la chose ; ceux-ci prétendent en effet qu’il s’agit de quelque chose comme une culture jaillissant spontanément des masses mêmes, en somme de la forme actuelle de l’art populaire. »

[4Citation de Tocqueville tirée de De la démocratie en Amérique que font Adorno et Horkheimer pour illustrer leur propos.

[5éd. Allia, 2011

[6La fabrication du consentement, éd. Agone, 2008

[7« Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu », Le Monde diplomatique, Juin 2004

[8The People’s Choice, éd. New York : Duell, Sloan, and Pearce, 1944

[9Le spectateur émancipé, éd. La Fabrique, 2008

Texte : creative commons, Illustrations : © Editions Allia.

Partager sur Twitter partager sur Facebook