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Écrit et illustré par Camille Bosqué.

Place centrale dans la culture hacker de San Francisco, Noisebridge est un modèle pour de nombreux hackerspaces dans le monde.
Ouvert 24h/24 et 7j/7 à tout le monde, c’est une plate-forme où se croisent anarchistes militants, hackers de la première heure, bricoleurs à la marge et nouveaux venus plus ou moins amateurs de cartes électroniques et d’imprimantes 3D. Notre envoyée spéciale a passé quelque temps au cœur de cette antre autogérée.

Quand Mitch Altman et Jacob Appelbaum ont fondé ce lieu en 2007, c’était avant tout pour “partager, hacker, collaborer et organiser une communauté autour de projets et de machines”. Aujourd’hui, c’est un espace de 480 m2 au premier étage d’un immeuble sur Mission Street.

On y rentre sans montrer patte blanche et personne ne nous y accueille. Quand on arrive, quelques personnes sont en train de ranger un coin de l’espace où sont entassés des câbles, des carcasses d’ordinateurs et des composants électroniques. Dans la cuisine, deux jeunes se font chauffer des boîtes d’instant noodles. Quelqu’un dans un coin joue de la guitare pendant que deux autres sont en grande discussion sur les canapés du coin bibliothèque. Noisebridge est un hackerspace tiraillé par ses choix d’organisation collective fondés sur la do-ocracy et le consensus. Modèle extrême de gestion horizontale, c’est en réalité un espace qui fait débat, conçu dans le plus pur esprit hacker.

Noisebridge is really a good place...
if you need a place to sleep !

Avant de débarquer à Noisebridge, nous avons aussi rencontré les hackers d’ACE Monster Toys, un hackerspace voisin basé à Oakland. Ceux-ci considèrent que Noisebridge, en laissant la porte ouverte à tous sans aucune autre règle que le fameux “be excellent to each other” se prive d’un vrai cadre pour travailler et avancer sur des projets sans être parasité par les ajustements permanents des lois de la vie en communauté. “Last week someone pooped at Noisebridge !” nous avait même dit l’un d’eux, plié de rire. Un bref coup d’œil sur la mailing list nous avait confirmé que l’anecdote est bien vraie.

ACE Monster Toys est un hackerspace ami mais qui a fait d’autres choix : “Nous sommes dans une compétition amicale avec Noisebridge, mais nous préférons notre système de fonctionnement. Nous sommes une trentaine de membres officiels, nous payons tous notre part du loyer et l’énorme avantage que ça nous offre c’est qu’on peut laisser traîner nos ordis sur les tables en étant sûr de ne pas se les faire voler”.

Noisebridge, à l’inverse, a la particularité d’être ouvert à tous les vents et fonctionne sur les dons. Ce que toutes les personnes avec qui nous avons pu discuter décrivent avec complaisance comme un “collectif anarchiste autogéré” peut apparaître avant tout comme un lieu de discussion permanente sur les règles ou non règles à fixer collectivement (ou non) pour définir ce lieu. Parmi ces questions, la possibilité de pouvoir y rester pour dormir est un grand classique. De nombreuses personnes sans domicile fixe ont effectivement compris que Noisebridge pouvait être un toit accueillant pour les nuits difficiles.

Un endroit sans prescription,
sans enjeu, sans limite

Il est minuit, Leslie passe la porte de Noisebridge un grand sourire aux lèvres : “Les gars, j’ai trouvé un travail !” Elle a une quarantaine d’années, elle était un homme il n’y a pas si longtemps et se présente aujourd’hui avec une grosse poitrine, un décolleté plongeant, une barbe rasée de près que masque mal une sérieuse couche de maquillage. Quelques-uns la félicitent, lui posent des questions. Puis elle s’installe autour de la table et sort un jeu vidéo. La discussion s’arrête là. “On ne se fait pas d’amis à Noisebridge, mais il y a une sorte de bienveillance entre tous, c’est un lieu où tu n’es pas jugé sur ce que tu fais, qui tu es, dans quelle case on pourrait te mettre” nous explique un jeune homme qui est en train de regarder des vidéos sur Youtube.

Mitch Altman, le co-fondateur de ce lieu avec qui nous avons pu passer un moment défend lui-même cette idée : “Noisebridge est et doit rester un lieu où tout le monde est bienveillant et s’encourage dans les projets, sans aucun jugement. L’essentiel est de s’assurer que chacun donne le meilleur de lui-même, que chacun est excellent.”

C’est un discours de principe. Dans la réalité, peu importe donc si parfois les gens ici n’échangent aucun mot ou si certains sont seuls face à leurs écrans à s’acharner sur un jeu de rôles pour ne pas voir passer les heures... C’est donc leur liberté tant que personne ne nuit à personne. Pour valoriser les membres de sa communauté et rappeler à chacun les grands principes qui fondent le lieu, Noisebridge organise régulièrement ce qu’ils appellent les Five minutes of fame, moment collectif où chacun peut prendre la parole pour exposer un savoir-faire, un projet fini ou encore en cours, “ou même raconter une blague”.

Je viens ici parce que je n’ai pas de place
chez moi pour faire mes trucs.

Dans la partie atelier de Noisebridge on rencontre John, un habitué qui vient aujourd’hui pour assembler un haut parleur dans un rouleau en carton qu’il a découpé à la scie. C’est un projet qu’il cherche à mettre au point pour ensuite animer des workshops avec des jeunes en difficulté : “Je viens ici parce qu’il y a des outils que je n’ai pas chez moi. Il y a des bons outils ici, même si souvent les choses se cassent et personne ne les répare. Parfois il y a des pièces qui manquent et tu dois aller les acheter si tu veux travailler convenablement parce que quelqu’un avant toi l’a cassé ou volé…” Entre deux adaptations de son modèle de haut-parleur, il a d’ailleurs lui-même changé la lame de la scie et documenté toute la procédure sur le wiki commun pour que chacun puisse le refaire en cas de problème.

Selon John, Noisebridge est un lieu qui gagnerait à être plus organisé. Au-delà du non respect des outils mis en commun, il estime que certaines personnes ne devraient pas avoir la possibilité de rentrer là s’il n’ont rien de spécial à faire : “Les gens volent des choses ici, c’est triste mais c’est comme ça. C’est open door, du coup certains traînent ici et n’ont rien à faire. Il devrait y avoir une sorte de process pour s’assurer que les gens ont un vrai projet. Le revers de la médaille de la grande non organisation de Noisebridge, c’est qu’on ne se trouve pas dans des bonnes conditions pour travailler. Ici, ça fonctionne par cycle : on attend que ça soit vraiment le désastre avant de commencer à ranger ou à s’organiser”. John incarne parfaitement le point de vue de ceux qui remettent en question l’absence de règles et qui s’opposent régulièrement aux “piliers” du lieu, qui eux sont dans une conception très libre de l’endroit.

Noisebridge est organique,
c’est un lieu en permanente reconstruction.

Mitch Altman refuse d’être considéré comme un gourou, même s’il est bien conscient de son influence. Il s’amuse d’ailleurs à distribuer des badges “I met Mitch Altman” lors de ses interventions publiques. Il est un porte-parole important de la communauté hacker au niveau international : “Le hackerspace se développe tout seul maintenant, il mute en permanence. Noisebridge est un lieu où les gens peuvent prendre le temps de se demander ce qu’ils veulent vraiment faire dans la vie. Tous les lundi soirs, j’y donne un cours de soudure. L’éducation est hyper importante selon moi : il faut apprendre à faire ce que l’on aime faire. Si tu ne fais pas ce que tu aimes dans la vie, tu n’aimeras pas la vie que tu te fais. Un hackerspace c’est un lieu pour explorer ces possibilités-là et c’est plus facile à faire quand il y a une communauté qui te soutient plutôt que tout seul derrière ton ordi. Ici les gens partagent ce qu’ils aiment. Beaucoup me le disent aux rencontres de hackerspaces où je vais : enfin, ils ont trouvé leur tribu ! Certains en pleurent, même. On n’est vraiment pas sur terre pour passer notre temps à gagner tristement notre pauvre argent en faisant des boulots qu’on déteste juste pour pouvoir se payer un toit et regarder la télé.”

Mitch Altman déroule ses idées dans une forme de douce euphorie un peu illuminée : vivre la vie dont on rêve, aimer ce qu’on fait, faire ce qu’on aime, aimer sa vie, faire sa vie... Difficile de ne pas considérer l’écart entre ces propos très enthousiastes et la réalité de certaines scènes à Noisebridge, où l’on a pu croiser des jeunes plutôt paumés et d’autres un peu plus vieux relativement isolés au milieu des composants électroniques et des micro contrôleurs...

Quoi qu’il en soit, c’est pour lutter contre les écrans de télévision que Mitch Altman a conçu la TV-B-gone, une télécommande universelle capable d’éteindre n’importe quel poste de télévision. C’est un projet qui sert souvent de base pour des ateliers d’initiation à la soudure électronique, un objet qui porte à la fois un discours technique sur sa réalisation mais qui transmet en même temps des valeurs morales et une vision politique, même si Mitch s’en défend : “Noisebridge n’est pas politique. Mais c’est un endroit où les gens qui ont des convictions politiques peuvent venir et travailler sur eux-mêmes. Mais nous n’avons pas d’orientation officielle. Tout est politique, ceci dit, non ? Beaucoup de personnes à Noisebridge sont engagées. Mais dans ce sens le hacking c’est agir sur ce que tu veux : d’une certaine manière moi-même je me suis hacké. Avant d’être là, j’étais en grosse dépression et maintenant je fais exactement ce que j’aime : je partage, j’aide... Ça donne un sens fou à ma vie. Et c’est en aidant les gens à aller plus loin dans leurs projets et en améliorant leur vie que c’est politique : je change le monde à une petite échelle.”

Hacker sa vie, hacker le monde,
hacker la société...

Noisebridge est un lieu de liberté, de grande tolérance affichée “où tout est possible si tu le fais” et en même temps l’endroit d’une certaine marginalité sociale et affective. Noisebridge apparaît presque comme un méta-terrain, indéterminé et conçu comme cela justement “pour en parler”, pour maintenir l’idée d’un bazar grouillant de rituels et d’approches différentes face à cette cathédrale centralisée et stable que constitueraient les codes traditionnels de notre société. Au milieu de toute cette scène sociale, les machines et les outils techniques semblent être un liant qui fonctionne presque comme prétexte pour justifier l’existence de cette Zone d’Autonomie... non Temporaire. Arène de négociation permanente sur ce que l’on pourrait faire ou ne pas faire ensemble et sur ce que hacker veut dire, Noisebridge est en constante déconstruction dans la construction de son propre cadre et de sa propre contre-culture.

Ainsi, pendant que certains tentent de ranger un coin de l’atelier où il a été jugé “collectivement” que trop de câbles et pièces de récupération ont été accumulées, un jeune s’approprie discrètement une étagère en y posant quelques instruments de musique bidouillés : “Avoir une étagère c’est le seul privilège des membres officiels de la communauté. Je ne suis pas membre mais j’essaie de garder ce coin pour mes trucs : c’est l’anarchie ou c’est pas l’anarchie ?”

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POUR ALLER PLUS LOIN :

• Les croquis de Camille à Noisebridge sur MAKE HACK FAB.

Camille au FabLab Barcelona

texte : creative commons - images : © Camille Bosqué

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