Penser la mode

Écrit par Emilie Hammen.

Pour la parution de son livre Penser la mode, nous avons rencontré Frédéric Godart. Publié aux éditions de l’Institut Français de la Mode, l’ouvrage est d’un genre résolument nouveau pour la discipline : une lecture passionnante et nécessaire pour toute personne désireuse de comprendre la mode au-delà de l’éclat et du superficiel.

Avez-vous déjà regardé le rayon mode d’une librairie ou d’une bibliothèque ? Les monographies de stylistes côtoient les histoires de la mode et du costume, quelques études marketing sur la constitution des empires commerciaux de Gucci à Prada accompagnent les biographies des figures marquantes du siècle passé. Chanel se livre sous la plume de Morand, Pierre Bergé dédie une lettre à Yves Saint-Laurent, Paul Poiret croque son époque. Le rayon est donc rempli : on peut se documenter sans peine sur l’une des fiertés du patrimoine français. La Couture avec un grand C, celle qui, depuis plus d’un siècle, a élu Paris comme capitale.

Mais, à y regarder de plus près, l’œil averti y constatera un vide troublant. Là où les rayons architecture, urbanisme, graphisme ou design s’animent de traités, de textes théoriques et critiques, la mode semble se contenter de raconter sa propre histoire. Fière de son héritage qu’elle contemple et catalogue pour qu’une nouvelle génération de créateurs s’en empare, littéralement parfois, formellement forcément.

La mode ne se pense-t-elle pas ? Se questionner, se définir, s’interroger sur sa raison d’être, son rôle au sein de la société n’est pas ce qui l’anime ?

Mue par une perpétuelle ré-interprétation de son vocabulaire, pourquoi freinerait-elle le rythme inéluctable des saisons par des questionnements ontologiques ? En septembre 2011, Frédéric Godart publie aux éditions de l’IFM un ouvrage intitulé Penser la mode. Enfin ! Un chercheur se penche avec sérieux et conviction sur la question. Car du Système de la Mode de Roland Barthes aux apa­rtés glanés ici et là de Bourdieu [1] à Alain [2] sur le sujet, force est de constater que sociologues ou philosophes ne se saisissaient souvent du problème que pour l’amener dans leur champ d’étude. La mode comme objet linguistique succédait ainsi à la mode comme fait sociologique, éludant le problème même de sa définition.

La prouesse de Godart réside dans le fait de rendre à la pratique son héritage intellectuel. De Platon à Rousseau, de Nietzsche [3] à Tarde [4], on découvre un questionnement qui a animé les penseurs depuis des siècles. De précieuses réflexions sont compilées par l’auteur qui les présente de manière claire et didactique. On ne saurait que trop conseiller de parcourir l’ouvrage qui introduit dans un paysage théorique français [5] la nécessité de penser un domaine qui nous conditionne chaque jour, par ses rouages et ses contradictions.

Gordon Parks, 1952, Hermes dress.

Après des études d’économie et de sciences politiques ainsi qu’un doctorat de sociologie, Frédéric Godart est actuellement enseignant et chercheur en théorie des organisations à l’INSEAD. En 2010, il publie Sociologie de la Mode [6], qui analyse l’industrie à travers le prisme de la sociologie mais revendique une approche pluridisciplinaire avec des apports de l’histoire, de la géographie ou de la finance. Déjà intrigué par ce premier ouvrage, d’une étonnante justesse par rapport à d’autres essais récemment parus, nous avons souhaité en apprendre davantage sur l’auteur.

Comment en vient-on à penser la mode ?

Frédéric Godart  : Cette démarche part d’un constat. Celui d’un vide relatif, intellectuellement parlant, sur un sujet intriguant, riche, situé à la croisée de plusieurs disciplines. De la politique à la sociologie, de la philosophie à la géographie, la mode est un objet central. La question n’est pas complètement ignorée, puisque de nombreux penseurs s’y sont penché mais la réflexion n’est pas permanente et procède par vagues historiques. J’étais ainsi convaincu du potentiel de la mode en tant qu’objet de recherche.
Mais ce positionnement central représente à la fois l’écueil et l’intérêt qu’il peut y avoir à traiter du sujet.
Fait social total, la mode forme un tout complexe, un questionnement interdisciplinaire qui convoque la variété des sciences humaines.

Peut être est-ce là son problème ? Se pencher sur sa définition, c’est risquer de s’y casser les dents. Au-delà des critiques sur sa frivolité, sur la féminité ou la vacuité de la question, le fait que la mode soit si dévalorisée comme objet d’étude pourrait tenir à sa complexité.

Gordon Parks, 1952, Hermes dress.

Pourquoi le styliste ne pense pas sa pratique ? Comment expliquer le fait que l’architecte par exemple est souvent plus enclin à théoriser son rôle, son activité, quand le styliste la perpétue sans se poser de question ?

F.G.  : Cela tient, je pense, au fait que la mode ne repose pas sur un principe simple, voire mathématique. Si l’on considère justement l’architecture, on lui associera dès l’origine antique de ses premiers traités, la question du nombre d’or par exemple. On constate ainsi une exportation de l’intelligibilité des sciences dures vers la pratique architecturale. La mode pose à nouveau un problème en raison de sa complexité : au croisement des sciences dures du fait de sa faculté à régenter du concret et des sciences sociales à cause de sa nécessité à faire face à la question du corps, elle participe de purs phénomènes sociaux. Entre tabous corporels et incertitude sociale, la mode esquive toute tentative de rationalisation et donc de théorisation.


Peut-on imaginer que l’on pensera un jour la mode ? Les liens entre mode et recherche peuvent-ils évoluer ?

F.G. : Oui. Car la mode connaît aujourd’hui un changement industriel profond. Son modèle, tel qu’on le connaît a eu beaucoup de succès. Mais la nécessité pour le créatif d’être justement créatif dans d’autres champs devrait bientôt faire surface.
En témoigne par exemple, l’attitude des écoles et centres de formation qui s’y intéressent de plus en plus : l’IFM en particulier (centre de recherche, revue, conférences...) mais aussi Central Saint Martins, le FIT ou Parsons à New-York qui recrute des sociologues pour rejoindre le corps enseignant. C’est un réel mouvement qui se dessine et qui trouve sa source dans l’industrie. Il existe une véritable tendance sociale à faire émerger ce sujet, ce questionnement. On est peut être au tout début de la vague, mais c’est un début ! À voir donc, dans 5 ou 10 ans, ce qu’il en sera...

Penser la mode, Frédéric Godart, octobre 2011, éditions de l’IFM.

[1Bourdieu, Pierre, “Haute Couture et Haute Culture”, Questions de sociologie, éditions de Minuit, Paris,1974

[2Alain, “De la mode”, Système des Beaux Arts, Gallimard, Paris, 1920

[3Nietzsche, Friedrich, Humain trop humain, t.2, Paris, Gallimard, 1987

[4Tarde, Gabriel, “La coutume et la mode”, Les lois de l’imitation, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2001

[5Les ouvrages publiés dans les pays anglo-saxons consacrés au sujet se sont, depuis quelques années, multipliés. Portée entre autre par le courant des « cultural studies », la mode s’étudie volontiers dans le champ des questions liées aux sous-cultures, au genre, etc...

[6Godart, Frédéric, Sociologie de la Mode, éditions de la Découverte, Paris, 2010

Texte : creative commons.

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