Des architectures de boîtes à chaussures
L’empire Bata

Recension écrite par Tony Côme.

Profitons de cette saison dédiée à Bataville Hellocourt pour ouvrir le deuxième opus de l’excellente collection publiée par la Fondation Bauhaus Dessau et Spector Books (Bauhaus Taschenbuch). Édité en 2012, en langue allemande, Architektur aus der Schuhbox, Bat’as internationale Fabrikstäte [L’Architecture de la boîte à chaussures, les cités ouvrières internationales de Bat’a] livrait les conclusions d’un programme de recherche intitulé « Urban Footprints : Bata Villes » et défendait la singularité urbaine des très nombreuses cités ouvrières – plus de soixante-dix – qui ont été construites par le célèbre chausseur tchèque au cours du XXe siècle.

JPEG - 57.5 ko

Les fondements économiques et politiques du Familistère de Guise ou encore ceux de New Lanark en Écosse ont été longuement discutés. Les tensions entre ville et paysage, travail et habitat, entreprise et société qui s’y sont cristallisées ont été plus d’une fois soulignées. Mais ces modèles – quasi canoniques – de cités ouvrières restent très localisés. Ils s’imposent, dans l’histoire de l’urbanisme, comme des cas particulièrement isolés. Les villes de Tomáš Baťa (1876-1932), elles, étaient implantées dans tous les continents du globe et devaient, au nom de la productivité de la firme les régissant, être en permanence interconnectées.

Elles s’imposent en ce sens comme des formes précoces de la mondialisation.

C’est ce complexe maillage – ce savant « laçage » serait-on tenté d’écrire – et ses conséquences urbaines et architecturales que les auteurs de l’ouvrage, l’historienne Regina Bittner et l’architecte Wilfried Hackenbroich, tentent ici de démêler.

L’empire d’un cordonnier

Les liens historiques entre avant-garde architecturale et industrie de la chaussure ne sont plus à prouver : qu’on repense par exemple à l’usine d’embauchoirs Fagus, cette icône de l’histoire de l’architecture conçue par Walter Gropius et Adolf Meyer, ou bien aux conseils vestimentaires d’un certain Adolf Loos, architecte sachant soigner son apparence. Ce n’est donc pas un hasard si Zlín, la cité-mère de la firme du cordonnier Bat’a, a été remodelée pendant l’entre-deux-guerres par Vladimír Karfik, proche de Frank Llyod Wright, et František Lydie Gahura, ancien élève de Le Corbusier.
En 1935, devant ce bel exemple de planification fonctionnaliste, devant cette cité jardin où tout avait été dessiné selon un même gabarit, par démultiplication d’un cube de béton armé de 6,15 m de côté – de l’usine aux logements des ouvriers, en passant par l’école, l’infirmerie ou encore l’épicerie –, le père du Modulor s’exclama d’ailleurs :

« Zlín est un phénomène irradiant ! »

Celui-ci fut même tenté de prendre part à l’aventure. La Fondation Le Corbusier conserve en effet un projet d’expansion de Zlín, un projet d’urbanisation d’Hellocourt ainsi qu’un projet de pavillon Bat’a pour l’Exposition Universelle de 1937 à Paris. Aucun d’entre eux n’a été réalisé. Si ces documents avaient été exposés de manière inédite à la Pinakothek de Munich en 2009 (Exposition Zlín : Model Town of Modernism), ils ne sont hélas pas reproduits dans cet ouvrage.



Le bâti Bat’a

Qu’à cela ne tienne, cette étude, qui s’attarde essentiellement sur le bâti existant, présente d’autres atouts. Certains auteurs s’étaient précédemment intéressés à l’histoire des Bata-men, au cas précis du fondateur de la firme, à l’organisation de telle ou telle zone de production. Regina Bittner et Wilfried Hackenbroich montrent quant à eux de quelle manière Tomáš Baťa donna aux méthodes fordistes, dont il s’inspira tant pour manager scientifiquement le travail de ses ouvriers, de puissants échos urbains et architecturaux. D’aucuns, aux riches heures de la firme, avaient ainsi pu s’en enorgueillir :

« Bat’a détrône Ford. Zlín détrône Détroit. »

Ce sont des méthodes de planification urbaine systématiques étayées par des services sociaux de grande qualité qui ont permis à la firme, selon le mot de Le Corbusier très précisément, de généreusement irradier la planète. Une bonne gestion des moyens de transport et des médias (production et diffusion mondialisées d’émissions de radio, de films de promotion, de journaux internes, etc.) assura à Bat’a une optimale mise en réseau des innombrables cités satellites qui gravitèrent autour de Zlín à partir des années 1930.

Antonín Cekota, biographe du fondateur de la firme Bat’a

« Une présence mondiale interconnectée par une compagnie d’avion assure un marché diversifié, des tarifs réduits, et permet un lien direct entre le travail régional, les matériaux et les marchés. »

Plusieurs mappemondes et une chronologie précise reportées en annexes de cet ouvrage nous permettent de replacer dans le temps et l’espace le développement de toutes ces Batavilles. Architecturalement parlant, celles-ci se ressemblent tant que les auteurs ont pris le parti de n’étudier en détail que trois d’entre elles : East Tilbury en Angleterre, Batanagar en Inde et Möhlin en Suisse – première cité-satellite de la série. Les spécificités de ces cas d’étude sont effectivement moins architecturales que géopolitiques. Elles s’expliquent d’abord par des enjeux économiques : accès plus direct aux matières premières, moindre coût du travail local, situation avantageuse en terme de logistique…



Bat’a now !

L’ouvrage Architektur aus der Schuhbox est richement illustré, non seulement par de nombreux documents d’archives, mais également par une série de photographies en couleur réalisées ces dernières années au sein des trois cités-satellites retenues par les auteurs. L’imagerie contemporaine de Bata n’a rien de glorieux : façades d’usines ternies, plafonds d’ateliers émiettés, armoiries effacées, grilles fermées, stocks abandonnés.

« Le destin de nombreuses Batavilles, après le déclin de l’entreprise, transformées aujourd’hui en zones résidentielles périphériques, montre à quel point le modèle urbain de la Company Town est vulnérable. »

Un essai conclusif vient toutefois esquisser les perspectives, potentiellement enthousiasmantes, qui se dessinent pour deux de ces cités, East Tilbury intégrée à l’« East of London Plan » et Batanagar élément clé du projet « Calcutta Riverside ».

Puisse cette saison Strabic dédiée à Bataville Hellocourt s’imposer comme un bel appendice à cet ouvrage.

Regina Bittner, Wilfried Hackenbroich, Architektur aus der Schuhbox : Baťas internationale Fabrikstädte, Leipzig : Spector Books, 2012.

tweet partager sur Facebook