Design Fiction
Entre salves disruptives et lueurs d’espoir

Article écrit par Loup Cellard

À mi-chemin entre la revue académique et le magazine arty, ce deuxième volume de la collection EP des éditions Sternberg Press nous présente un tableau éclectique de la myriade de pratiques connues sous le nom rassembleur de “design fiction”.

Nous avions déjà apprécié le premier volume de cette collection qui était alors dédié aux avant-gardes italiennes des années 70. Avec le critique Alex Coles comme même éditeur, ce recueil autour du design fiction réussit le pari de marier dans des textes courts mais efficaces les contributions de théoriciens déjà classiques (Umberto Eco, Vilém Flusser), des interviews entre critiques et designers de référence (Bruce Sterling, Rick Poynor, Dunne & Raby) et la présentation savamment dosée de cas d’études.

Les 1000 noms du design fiction

Les néophytes, comme les chercheurs les plus aguerris, ont bien du mal à faire le tri dans les mille noms du design fiction. Les sous-disciplines prolifèrent :

critical design, speculative design, radical design, anti-design, adversarial design, discursive design, design for debate...

Le trait commun de ces pratiques du design fiction peut se résumer à la définition qu’en donne Bruce Sterling, auteur de science-fiction et principal critique du domaine : "Le design fiction est l’usage délibéré de prototypes diégétiques afin de suspendre l’incroyance au changement." Les "prototypes diégétiques" sont les productions fictives des designers à l’intérieur du monde imaginaire de la diégèse. Il s’agit de nous faire croire pour un temps - suspendre notre incrédulité - à un certain changement social, technique ou politique considéré comme probable, désirable ou dystopique.

Pour le duo de designers Dunne & Raby, l’objectif est d’abord de "choquer ou provoquer" pour ensuite amener le public à "débattre". Comme ils le précisent dans leur livre Speculative Everything, ceux-ci entendent "dessiner des boussoles plutôt que des cartes". Pour eux, le design fiction est un outil d’orientation dans l’élaboration de nouvelles situations sociales et politiques configurées par des productions de design.

Mais pour Bruce Sterling, le but premier de la spéculation est d’expliquer la complexité du présent : les designers lancent dans le futur des sondes culturelles qui reviennent éclairer les réalités économiques, techniques et politiques de la construction du progrès ou des mirages de l’innovation.

La maquette de la collection EP est signée Experimental Jetset

Comme nous allons le voir, les différentes variations du design fiction jouent constamment avec les perceptions et temporalités du vrai et de faux.

Anachronisme, prototype de l’étrange et futur proche

Commençons par noter que le design fiction se trouve dans une situation de concurrence du fait de sa propension à spéculer sur le futur.

Nombre d’agences de prospective, de directions de l’innovation de grandes entreprises, et de gourous des technologies ne manquent pas en effet d’apporter leurs visions quant à ce que devrait être notre futur proche.

Dans l’entretien qui réunit Dunne & Raby et le critique Rick Poynor, ce dernier ne cesse de forcer les designers à clarifier leur position face à l’art relationnel et à la prospective technologique. On ressent une tension entre leur volonté de travailler avec des think tanks afin de passer de la spéculation au réel (comme dans le projet "Blueprints for the unknown") et leur démarche artistique cantonnée dans le champ de l’exposition, dans l’espace clos des galeries. Les prototypes tangibles et les mises en scène du design fiction permettent d’apporter un degré de réalité à la spéculation, là où l’industrie ne présente souvent que des visions prométhéennes servant des intérêts économiques, des scénarios stupides ou des prototypes décontextualisés.

Les productions du design fiction jouent finement avec les temporalités qu’elles convoquent. Comme en témoignent ses deux projets High-Heel Practicing Device (2006) et Handless Barber’s Tools (2007), la designer Hiroko Shiratori fonde toute spéculation sur un fond historique véridique et documenté. Shiratori situe en effet les deux projets dans le Japon de la période Meiji (1868-1912). Elle nous présente alors :

des ustensiles pour s’entraîner à porter des talons hauts, ainsi qu’une paire de ciseaux d’un soldat/barbier revenu manchot de la guerre, donc obligé de couper les cheveux avec ses pieds.

Comme Shiratori l’explique : "Cela doit être comme si ’cela aurait pu arriver’ = chaque cadre historique doit être vrai avec une fin additionnelle fabriquée par moi". De plus, la spéculation doit répondre à un besoin véritable, singulier et insoupçonné : "Nous pouvons trouver une situation et un besoin similaires aujourd’hui quelque part dans le monde."

Faux et usages de faux

Ce recueil de textes est à lire dans le contexte politique particulier d’une crise profonde de la confiance envers les institutions – les médias, la science, la politique – couplée d’une crise de la transparence des gardiens de la démocratie. Ainsi, Wikileaks qui était le symbole de la lutte contre la corruption étatique semblait aux mains de hackers russes durant la campagne américaine.

En créant le Décodex, un registre controversé de site d’informations “digne de confiance”, le journal Le Monde a voulu s’imposer comme arbitre opaque de la fiabilité des news.

En 1966 déjà, Vilém Flusser évoquait "une perte de foi dans la réalité évidente et facilement discernable". Face au royaume de la déception et des faux semblants, les chapitres du livre révèlent deux postures :

rajouter du vague au vague en inversant réalité et fiction, ou détraquer la réalité avec des salves de fictions disruptives.

Le vague nous vient du tour de passe-passe philosophique volontairement ambigu que nous joue Flusser dans son texte "On Fiction" (1966) traduit pour la première fois en anglais dans ce recueil. Flusser avance l’idée que la fiction prend part à la réalité, ce qui dans notre contexte permet aux fictions du design fiction de mettre à mal nos croyances par l’ouverture d’une brèche imaginaire dans le réel. Mais pour Flusser, la réalité est aussi fiction, on rentre alors dans le dangereux delirium de ce qu’il appelle “l’équivalence de tous les points de vue possibles” : tout peut être tour à tour fiction ou réalité. Et c’est ici que se situe le problème : non, tous les points de vues ne se valent pas. On a inventé l’administration de la preuve scientifique et la déontologie journalistique à la fois pour s’assurer de la fiabilité des faits mais aussi parce que ces règles sont des technologies de la confiance dans la science et le journalisme.

Au cours des années 1960, la réalité de la science est devenue monstrueuse – qu’on repense à "l’absurde champignon atomique" des essais nucléaires. On baigne alors dans une réalité insupportable : une fiction. Flusser joue à un jeu spéculatif dangereux : il souhaite annihiler la différence entre réalité et fiction pour mettre à jour les méfaits de la science moderne, mais il revendique explicitement un sens malfaisant du nihilisme absurde (une célébration de la science destructrice) et de la folie manichéenne (inversion du bien et du mal, paranoïa, suspicion...).

Dans le trouble de notre temps présent, on est en droit de demander un peu de clarification. Pour prendre un exemple lié à la crise de la confiance évoquée plus haut : à l’inverse de Flusser, il s’agirait de réfréner tout excès rhétorique en appelant une fake news par ses multiples noms : désinformation, propagande politique, publication orientée, pastiche, article de presse erroné. Dans l’entretien qui ouvre le livre, Umberto Eco évoque le concept d’hyperréalité, ce moment où on ne distingue plus la réalité de l’imaginaire. Media ReDesign, un projet mené par l’influent militant Eli Pariser tente d’ailleurs de contrer l’effet d’hyperréalité des fake news notamment grâce aux méthodes du design. On peut aussi citer l’hilarant compte twitter Internet of Shit qui fait la chasse aux stupides et souvent fictives applications de l’internet des objets.

Politique post-vérité, fake news, Internet des objets : trop de mots trompeurs qui recouvrent des réalités.

Si l’on écarte ces jeux de langage, d’autres démarches plus interventionnistes apparaissent au fil du livre. L’article de Carrie Lambert-Beatty s’intéresse aux différents canulars du collectif Yes Men, des pratiques dans lesquels la "fiction s’infiltre dans un monde non-scripté" – ce que la chercheuse nomme la parafiction. Elle discute par exemple le canular dans lequel un des membres des Yes Men s’est fait passer pour le porte-parole de la firme Dow Chemical et assura en direct sur la BBC que la compagnie acceptait l’entière responsabilité de la catastrophe de Bhopal : l’explosion en 1983 d’une usine de pesticides appartenant à la compagnie. La nouvelle se diffusa dans tous les médias, le prix de l’action de la compagnie chuta en Bourse instantanément : la parafiction déborde du cadre de l’histoire et de la scène et contamine la réalité. Soudain, une fiction existe pour quelques heures...

Le geste spéculatif

Si l’exploration du futur est avant tout un mouvement de la pensée, nombre des textes de ce recueil mériteraient d’être informés par une discussion plus large issue de la philosophie des gestes spéculatifs. Un article du livre est consacré au projet Sitcom de Lucas Maaseen dans lequel une chaise est la star d’une sitcom. Maassen tente de concevoir l’objet comme un être doué d’intentionnalité, de conscience et de pouvoir d’actions. Cette vision des objets en tant que véritables acteurs du social a d’abord été conceptualisée comme méthode d’enquête par la théorie de l’acteur-réseau, puis systématisée par les penseurs du réalisme spéculatif.

Dunne & Raby partagent avec la philosophe Donna Haraway le désir de construire de nouveaux imaginaires. Haraway s’emploie depuis de nombreuses années à produire des récits alternatifs autour du changement climatique. Dans le même temps Dunne & Raby ont spéculé que nous pourrions utiliser la technologie pour modifier les systèmes digestifs humains afin d’exister dans les limites de notre environnement plutôt que de modifier notre écosystème pour répondre à nos besoins en constante expansion.

Les designers de fictions auraient beaucoup à gagner à dialoguer avec ces penseurs afin de saupoudrer leurs projets de critiques constructives et de lueurs d’espoir.

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Alex Coles (ed.), Design Fiction, EP Vol. 2, Sternberg Press, décembre 2016 (en anglais).

Avec des contributions de Paola Antonelli, The Atlas Group (1989–2004), Alex Coles, Anthony Dunne, James Dyer, Umberto Eco, Experimental Jetset, Vilém Flusser, Verina Gfader, Huib Haye van der Werf, Will Holder, Sophie Krier, Carrie Lambert-Beatty, Lucas Maassen, Valle Medina, Philippe Morel, Rick Poynor, Fiona Raby, Benjamin Reynolds, Hiroko Shiratori et Bruce Sterling.

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