Milieux & créativités
Jehanne Dautrey (dir.)

Article écrit par Mathilde Sauzet.

Le dernier must du management ? Une théorie sociale d’après Bourdieu ? Une étude sur l’adaptabilité des êtres vivants ? Flottement interdisciplinaire volontaire ; ambiguïté des termes assumée. Milieux & créativités aborde les pratiques participatives en art et en design par l’ouverture des champs d’expériences, entre amour et pragmatisme.

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L’ouvrage, dirigé par la philosophe Jehanne Dautrey (également à l’initiative de Strange design, se situe dans le sillage de l’Art contextuel de Paul Ardenne et de l’Esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud qui, dans les années 2000, voyaient en certains gestes, moments et dispositifs sociaux d’artistes, en interaction avec un contexte, un renouveau esthétique. Milieux & créativités poursuit cette réflexion orientée sur les effets d’un acte créatif dans un champ de relations instituées, un milieu.

Notion empruntée à la science, le milieu est succinctement ce qui entoure les corps vivants. Les réalisations étudiées dans cet ouvrage mettent ainsi en tension la disposition d’un individu à générer de nouvelles idées, la créativité, et la capacité d’action à laquelle celles-ci donnent lieu.

Le livre est conçu comme une suite de cahiers d’expériences d’artistes, de designers et de chercheurs et restitue des rencontres et séminaires organisés par la plate-forme de recherche d’Artem, alliance entre trois écoles nancéiennes, l’École nationale supérieure d’art et de design, l’École des Mines et l’ICN Business School.

L’enjeu pour les pratiques participatives n’est plus de sortir l’art des musées ou le design des industries pour les glisser dans la société civile, comme dans l’art contextuel ou certains courants du DIY, mais plutôt de décontextualiser certaines activités constitutives d’un milieu social ou professionnel. Une présence ou un processus de nature étrangère (une rencontre, un atelier, une enquête, un prototype) dans une chaîne opératoire (professionnelle, domestique ou de loisirs) met l’individu à distance de sa place assignée et l’invite à une réaction réflexive. Jehanne Dautrey considère cette expérience de mise à distance, qu’elle nomme le "surplomb de l’action", comme le fondement d’une approche émancipatrice du quotidien.

La créativité, mélange de création et d’activité, doit doter les représentations mentales d’une certaine plasticité offrant les capacités aux individus de renouveler leur milieu de vie.

Un essai de Bernard Stiegler intitulé L’art, la recherche en art et l’enseignement artistique restaure la figure de l’amateur. Le philosophe qualifie notre période de “temps du désamour”, une période du capitalisme où l’idéologie réduit le désir des êtres et des objets, la philia, en une libido consumériste. La recherche de l’artiste et du designer, consiste en la transmission du désir, de l’émoi, moteur de ce qu’il appelle “le mystère du profane”. L’amateur, convié dans les dispositifs participatifs compilés dans l’ouvrage, est, avant toute considération de compétence, celui qui aime et qui apprend à aimer.

L’art et le design vers l’organologie générale

Le livre est composé de trois parties. L’art et le design y sont séparés comme deux domaines à part entière.

Dans la première partie, le travail conceptuel d’illustration de Jochen Gerner, composé de détournements narratifs d’images publicitaires et de graphisme critique autour bandes dessinées, rencontre les enquêtes et collections de pièces à conviction de Julien Prévieux. Poursuivant son travail sur la hiérarchie et la catégorisation des savoirs, Prévieux raconte les ateliers de dessins à la main - et à la règle - qu’il a menés dans un commissariat de Paris pour figurer les stratégies d’implantation des troupes de police. Les plans réalisés révèlent les subtiles connaissances du terrain des agents et pointent l’inhibition des savoirs par les objectifs du management. Après sa récente collaboration avec l’artiste, le sociologue Emmanuel Didier analyse les usages détournés de la créativité dans le management. Ils éclairent ensemble les discrédits du terme et les discours factices qui mêlent émancipation et spéculation.

Julien Prévieux, Atelier de dessin - B.A.C. du 14e arrondissement de Paris, 2011.


Dans des discussions transcrites qui suivent, artistes, sociologues et philosophes partagent leurs observations sur les stratégies adoptées face à l’hégémonie du résultat chiffré, à la statistique et plus généralement à la légitimation absolue de la science.

En seconde partie, le design est interrogé sur son rapport aux usages que génère une société de flux. Les chercheur et designer Marie-Haude Caraës et Philippe Comte présentent une étude sur l’Innovation familiale dans les espaces domestiques réalisée grâce à des visites dans l’espace privé d’une sélection de personnes. Ils racontent comment les gens se protègent empiriquement de l’hégémonie des flux et interrogent les responsabilités du design dans la confusion des frontières entre espace de représentation et intimité.

On découvre ensuite le travail de scénarisation des usages du studio SDS (Scenario Design Strategy) qui engage la collaboration citoyenne des services publics et des habitants à l’échelle d’un quartier ou de métropoles européennes. Puis, les enquêtes de terrain sur la précarité des villes qui mène le designer Jérôme Aich à un prototype d’aménagement pour des centres d’hébergement d’urgence : gestes d’accueil, accessoires d’intimité et kits de débrouille urbaine.

L’intervention des designers s’impose moins dans les objets que dans l’aménagement de nouveaux systèmes de relations entre les objets, dans un design inframince.

Julien Prévieux, What Shall We Do Next ?, 2006. Image : © Marc Domage.

Là où l’art enraye une chaîne d’opérations avec ses attributs conceptuels, le design s’immisce concrètement dans les outils de conception. Tous deux œuvrent pour ce que Stiegler appelle dans son même essai introductif une “organologie générale” : un appareil de perceptions pour comprendre les mécaniques qui régissent un organisme.

La dernière partie, sûrement la plus ambitieuse, comprend les inclassables : ceux qui sont à la fois de l’art et du design, ceux qui ne dissocient pas les domaines scientifiques des mythes qui le peuplent, ceux qui produisent tant d’objets que de performances. La Banque du miel de l’artiste et apiculteur Olivier Darné est une sensibilisation à l’écosystème des valeurs prenant le miel comme capital à faire fructifier. La métaphore de la banque se décline selon les contextes d’invitation, avec l’installation de ruches urbaines, la mise en place de campagnes d’affichage, la création d’un livret épargne et l’organisation de rencontres entre humains et abeilles.

Sculptures et prose d’apiculture, langages poétiques et politiques se mêlent au profit d’une conception véritablement transversale de l’écologie.

Dans les perspectives de l’art conceptuel et du design critique, l’artiste Nelly Ben Hayoun s’investit au sein de la vie sociale de la NASA. Elle identifie des éléments culturels internes à cette communauté scientifique et compose à partir de ceux-ci des dispositifs d’expériences immersifs pour provoquer les présupposés du corps et des idées, et ainsi créer un désordre dans les représentations aseptisées du milieu. Les participants de ces mises en scène sont autant les membres de l’institution qu’un public extérieur. Ses actions se revendiquent d’un design d’expériences proche du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, prônant un retour à l’instinct et à l’engagement physique de la pensée.

Nelly Ben Hayoun, The International Space Orchestra, Davies Symphony Hall, 2012.

Des scénarios pragmatiques, écrits en collaboration avec des professionnels des milieux étudiés, mettent en scène des expériences réelles projetant les participants dans des fictions critiques dont ils deviennent les protagonistes.

Individuation symphonique

Dans son article “L’objet passeur”, l’écrivain créole Patrick Chamoiseau appelle à la création d’”objets de relation”, qui accompagnent les relations individuelles à la "totalité-monde". Il se sert de la métaphore de l’orchestre de jazz comme le lieu relationnel, lieu de l’improvisation, de l’”individuation” en opposition au modèle de l’orchestre philharmonique, lieu de l’autorité collective et de la règle.

"L’orchestre de jazz, c’est presque une guerre civile, avec des individus où chacun essaie d’atteindre une plénitude d’expression."

Alors qu’il est question de perspectives globales et transversales, d’une écologie des pratiques participatives, le terme d’individuation revient constamment au fil de l’ouvrage. L’individuation, concept primordial chez Gilbert Simondon puis Bernard Stiegler, renvoie à un processus de devenir-individu, à l’épanouissement d’une autonomie consciente d’une personne dans son environnement. Mais est-ce par l’individu que se composent les écologies ? La plénitude de soi est-elle si primordiale quand le milieu est, comme le dit Chamoiseau, en “guerre civile” ?

Les projets discutés dans ce livre, majoritairement menés avec des institutions, des collectivités publiques ou des groupes d’habitants, prouvent que l’enjeu pour ces artistes et designers, s’ils prennent soin de situations spécifiques, est bien de créer de nouvelles conditions d’équilibre des milieux, à généraliser.

Dans une société fondée sur le modèle individuel, à la police comme à la NASA, l’improvisation ne produit plus de plénitude. Et si, sur le mode du théâtre de la cruauté, on tentait d’étouffer l’individu et ses dérives survivalo-égocentrées pour libérer les milieux de leur injonction d’individuation ? Juste le temps de redécouvrir la vibration immanente à l’orchestre symphonique.

Nelly Ben Hayoun, The other volcano, 2010. Image : © Nick Ballon.

Jehanne Dautrey (dir.), Millieux et Créativités, Les presses du réel / ENSAD Nancy, 2017.

Avec Jérôme Aich, Patrick Beaucé, Nelly Ben Hayoun, Jean-Marc Bullet, Marie-Haude Caraës, Patrick Chamoiseau, Philippe Comte, Olivier Darné, Jehanne Dautrey, Emmanuel Didier, Jochen Gerner, François Jégou, Valérie John, Aliénor Morvan, Colin Ponthot, Julien Prévieux, Katerina Seda, Bernard Stiegler, Sonia Tourville, Amandine Turri Hœlken.

Design graphique : Éloïsa Perez.

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