Devenez ruches !
Investir le ciel

Écrit par Mathilde Sauzet, images © Le Parti Poétique.

Voici un parti pris artistique peu commun. Initiative portée depuis ses débuts par l’artiste Olivier Darné, Le Parti Poétique est un collectif de sensibilisation artistique et politique aux problématiques environnementales.

Un collectif politique au parti pris poétique. Non qu’il faille forcément opter pour des alexandrins, mais le besoin de faire entendre les conséquences de l’agonie de l’abeille dans notre écosystème branlant nécessite des mots qui marquent. Qu’est-ce qui concerne plus les gens que le champ lexical de l’argent ? C’est au moyen du vocabulaire de la finance et de la maîtrise de l’apiculture, de joutes de mots et de jeux de ruches, que le Parti Poétique propose une redéfinition de la notion de richesse. Le modèle de la ruche inspire depuis longtemps de nouvelles formes de collectivités, fonctionnelles et sensibles.

Parti Poétique Genève

Pour Olivier Darné, Emmanuelle Roule, Sylvain Bonnet et Pierre Gardent-Lisle, la ruche dépasse le symbole ; l’abeille est un véritable indicateur des dérèglements des milieux et remet en question notre mode de production agricole intensif et l’aménagement du territoire qui en découle. D’investigations scientifiques en interventions poétiques, ils filent une métaphore entre le système monétaire et ce qu’ils nomment le « service public de pollinisation ». « Qui dit butinage, dit butin. Qui dit butin, dit Banque » : le Parti Poétique crée en 2009 la Banque du miel, une communauté grandissante de butineurs urbains bien déterminés à « devenir ruches ».

« Lorsque le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors tu découvriras que l’argent ne se mange pas. » [1]

Le Parti Poétique, un collectif multi-espèces

Tout est parti d’une recherche autour de l’organisation sociale. L’artiste Robert Filliou établit dans les années 1960, en opposition à l’économie politique, les Principes d’une Économie Poétique, non plus fondés sur des critères de rendement mais sur une nouvelle théorie de la valeur visant la création d’un nouvel « art de vivre ». L’engagement d’Oliver Darné, artiste, activiste et graphiste, fait en quelques sortes écho à cette recherche.

Avec l’intention de polliniser la ville d’images et de mots, il se rapproche rapidement des problématiques scientifiques cachées derrière la représentation pittoresque de l’apiculture.

La ville de Saint-Denis est le point de départ. Olivier raconte : « Conscient que la production de miel des ruches relevait davantage d’une mission de service public, je proposais d’installer un rucher expérimental sur le toit de la mairie. Vote à l’unanimité au bureau municipal. Le miel n’était pas la finalité : il est devenu le moyen de l’appropriation d’un bien commun et de l’exploration d’un territoire mêlant histoire et géographie. » Le Miel Béton, vendu depuis plusieurs années autour et à Paris, connaît une belle reconnaissance d’amateurs avertis, tant en cuisine qu’en écologie.

Olivier Darné

Le Parti Poétique s’est constitué au courant de l’année 2004 autour de la figure leader de l’artiste-apiculteur avec pour membres militants quotidiens une graphiste-plasticienne et deux constructeurs-régisseurs. Ils racontent : « Le nom de “Parti poétique” est venu avec l’idée de l’engagement militant, de prendre part à un mouvement qui dépasse l’action artistique pour englober des questions de société. Nous voulions, par l’intermédiaire de production de formes vivantes et d’événements, nous engager dans le champ des idées et du langage. Car chaque domaine de pensée a ses mots, ses significations et cela ne permet pas toujours de concevoir une pensée transversale, de nous représenter les conséquences des décisions des uns dans le champ des autres… Un parti doit avoir ce mode de pensée global. Avec le Parti Poétique, nous tentons de déplacer les définitions et les représentations que nous avons des systèmes en place pour les reconsidérer, les mettre en question et les transformer.

Notre dynamique de groupe est précisément construite sur le fait que nos moyens d’expression sont très différents : les images, les relations politiques, les couleurs, le miel, les volumes, la transhumance, les mots et leur typo, l’économie des projets...

Certains sont plus techniques, d’autres plus poétiques ou scientifiques. Nous ne travaillons pas tous au même rythme, au même moment des projets mais nous revendiquons notre mixité comme entité collective ».

Le collectif doit en effet l’impact de ses interventions à son inclassable identité. Il collabore étroitement avec des professionnels tant de l’environnement que de l’art et de la politique. Ceux-ci sont impliqués à chaque nouveau mandat artistique, dans l’écriture des programmes de rencontres publiques, d’éditions et d’installations… Rares sont les démarches artistiques si hybrides, où plusieurs univers socio-professionnels ouvrent le champ de leurs préoccupations à un insecte en culotte rayée ! L’abeille est au cœur d’un problème de société. Sa disparition, frein de l’exercice naturel de la pollinisation, touche un dysfonctionnement fondamental de la société industrielle et capitaliste. La faute à qui si elle ne trouve plus de quoi vivre en zone rurale ?

Banque du Miel

Le Parti Poétique travaille grâce à des résidences au long court, liées à un territoire, à son milieu naturel et à ses habitants. Invité dans des centres culturels et des lieux d’art, le collectif tente de faire, grâce à des formes artistiques, d’une problématique environnementale un sujet politique.

La ruche serait-elle un modèle inspirant pour le renouvellement de la pensée collective actuelle ?

Emmanuelle Roule, graphiste et plasticienne au sein collectif, explique le fonctionnement de la ruche : « Les ouvrières choisissent la larve qui deviendra reine. Au départ, une reine est une larve comme les autres puis, une fois désignée, elle est nourrie plus longtemps que les autres à base de gelée royale et tient un rôle central dans le fonctionnement de la colonie. Ce qui devient alors effrayant, c’est qu’une abeille fragilisée est systématiquement tuée car son handicap la rend improductive et donc inutile pour la colonie. L’individualité n’existe pas, tout est orienté par le groupe pour la communauté. Tous les êtres de la ruche vivent et travaillent pour assurer la survie de la colonie. La reine, unique abeille à pondre des œufs, en assure le renouvellement. »

Est-ce un modèle totalitaire au service de la rentabilité ou une bonne leçon de communauté ? Emmanuelle relativise : « Il ne faut pas prendre le fonctionnement de la ruche comme modèle mais davantage comprendre ce à quoi contribue son travail. » De toute façon, l’instinct collectif humain s’avère aujourd’hui tant atrophié que nous serions bien incapables d’une telle conception communautaire à l’échelle de la société.

Au titre de cette carence collective et du constat d’un excès de domination, le Parti Poétique propose de reconsidérer la coopération entre les êtres vivants et leurs interdépendances. Le fonctionnement des uns ne serait pas le modèle des autres mais, aussi différents soient-ils, ils seraient responsables de leur survie mutuelle. Ne serait-ce pas la vraie force du collectif que de savoir considérer les valeurs et les méthodes d’autrui pour que chacun puisse trouver sa place dans l’équilibre d’un système ? Considérons un instant un homme, une abeille et un loup comme des êtres de nature équivalente et laissons-nous rappeler par les philosophes Gilles Deleuze et Felix Guattari qu’en chaque individu est un collectif :

« (...) On ne peut pas être un loup, on est toujours huit ou dix loups, six ou sept loups. Non pas six ou sept loups à la fois, à soi tout seul, mais un loup parmi d’autres avec cinq ou six autres loups. »

La Banque du miel, une communauté de sociétaires

Le Parti Poétique créé sa propre banque en 2009 : La Banque du miel, une banque non affiliée au système monétaire, ayant pour objectif de protéger le patrimoine vivant. Le montant du service environnemental fourni par les insectes pollinisateurs a d’ailleurs été évalué à 14,6 milliards de dollars pour la seule économie américaine. Au regard de ces chiffres, le Parti Poétique explique son intention :

« S’imposait le besoin de trouver un moyen d’épargner les abeilles. La Banque du miel est pensée comme un véritable fond de garantie du vivant, qui investit sur des valeurs sûres comme le soleil, le ciel, le temps, le travail, les fleurs, et génère une communauté de sociétaires, contributeurs au projet, et non d’actionnaires - la nuance est importante. » N’ayant pas de lieu attitré, cette banque nécessite pour chaque succursale une nouvelle formulation sculpturale et fonctionnelle. Le Parti Poétique insiste cependant sur le fait que, de Saint-Denis à Genève, de Bordeaux à La Haye, la Banque du miel reste une entité unique, un projet transhumant, fédérant ses sociétaires au fil de ses résidences.

Banque du Miel

Était-ce par provocation qu’en 2010, invité par le théâtre Saint-Gervais à développer la Banque du miel à Genève, le Parti Poétique pose la question : la Suisse a-t-elle vraiment besoin d’une banque supplémentaire ?! La stratégie rhétorique ne fait pas défaut à la Banque du miel ; elle participe justement à son exercice d’essaimage des réflexions sur l’espace public et l’éco-système. Cependant la finance a tout de même son rôle dans ces jeux de mots car les sociétaires peuvent investir dans la Banque du miel : du temps dans le Pollen club - ateliers et workshops - ou de l’argent sur un Compte Épargne Abeille pour contribuer à la pollinisation.

Tout aussi métaphorique que pratique, une myriade d’autres outils a été créée au service d’un travail d’éducation populaire et scientifique sur plusieurs années dans différentes zones urbaines.

Car la Banque du miel a d’autres finalités que celle de travailler à sa rentabilité : « Les profits de la Banque du miel n’apparaissent ni à travers la quantité de miel qu’elle produit, ni par le nombre de ruches qu’elle construit mais plutôt par la valorisation du « service » de la pollinisation rendu par les insectes à notre écosystème. La Banque du miel ne crée pas de monnaie, n’octroie pas de crédit mais soutient des valeurs vivantes selon l’équilibre de la nature. Dans un contexte de crise économique et sociale, nous initions une réflexion sur la spéculation des valeurs, le partage des richesses et la disparition des ressources, mettant en évidence le rôle signifiant de l’abeille, insecte vital pour l’espèce humaine actuellement en péril dans de nombreuses régions du globe. »

Queen Bank à La Haye

« Time is Honey » est le slogan qui surplombe l’installation Queen Bank, un centre de pollinisation urbain installé dans la cour du centre d’art Stroom den haag, à la Haye (Pays-Bas). Un rucher, ensemble de ruches à ciel ouvert, conçu, designé et construit par le collectif, est disposé à même la rue, dans un espace ouvert à tous. Durant deux à trois ans, différentes visites et assemblées sont organisées, formant autour cette œuvre habitée d’abeilles de nouvelles conceptions de la collectivité. L’enjeu que le Parti Poétique aimerait maintenant relever concerne la communauté européenne des sociétaires de la Banque du miel : comment fédérer une représentation collective de ces militants disséminés en France et à l’étranger ?

Comment les sociétaires impliqués dans chaque entité pourraient être mobilisés selon un fonctionnement commun ? Les modalités de la coopération aspirent à une nouvelle échelle. Grâce une exceptionnelle complémentarité entre artistes, scientifiques, techniciens et promeneurs, la Banque du miel a aujourd’hui l’envergure un réel réseau d’influence poétique et politique. A quand le fameux Fond Mellifère International ? Et la recherche sur les Banques de reines ? Le collectif initie l’essaimage de ses fonds de garantie du vivant selon de nouvelles arborescences étendues à l’Europe, associant apiculteurs et sociétaires.

Retrouvez le Parti Poétique ce week-end (12 et 13 avril 2014) dans les locaux de Zone Sensible, espace d’expérimentations artistiques à Saint-Denis pour l’événement Allons voir ailleurs si nous y sommes : rencontres, workshops, expositions et concerts.

[1Les Cris – Peuple amérindien

Texte : Creative Commons, images © Le Parti Poétique.

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