François Brument
Le designer n’est pas un développeur

Propos recueillis par Sophie Fétro le vendredi 3 février 2012 à la galerie Ars Longa

Le numérique : quelles approches pédagogiques ? Quelles pratiques possibles du design ? François Brument nous livre ici quelques clefs pour aborder la question de l’enseignement des pratiques numériques au sein des écoles d’art et de design, ainsi que son expérience en tant qu’enseignant-designer. [2/2]

Avec le développement des outils numériques, les frontières deviennent de plus en plus poreuses entre les secteurs d’activité des designers, des développeurs et des ingénieurs, penses-tu que cela modifie l’identité même du designer ?

Oui, complètement, il faut se rendre compte qu’on a un accès aujourd’hui à une connaissance qui s’est fluidifiée et qui permet d’aborder des complexités non envisageables auparavant. Je pense que la notion de partage de la connaissance est très répandue dans l’usage des pratiques numériques, ce qui fait que l’on peut atteindre des échelles de projet qui n’étaient pas maîtrisables jusqu’à présent.

Qu’est-ce qui fait qu’un designer, encore aujourd’hui, ne se confond pas totalement avec un programmeur, un développeur ou un ingénieur ?

Je pense que c’est sa capacité à toujours envisager le projet dans son rapport à l’usage, à la fonctionnalité, à l’étude d’un contexte et à lui apporter une réponse. Toutefois je me rends compte qu’il parvient à étendre son champ d’action, car là où avant on pouvait lui dire "ça, on ne peut pas le faire", aujourd’hui il parvient à le mettre en œuvre et à démontrer que c’est possible. Je crois que la définition de la notion de projet reste la même, par contre sa capacité à le mettre en œuvre change. En tout cas, le travail du designer ne se confond pas, ni ne se réduit, à celui du développeur.

Le terme même de numérique implique du calcul, or en quoi toutes ces expérimentations que l’on voit à la galerie, ne se limitent pas uniquement à quelque chose qui serait de l’ordre des mathématiques ?

Eh bien parce que je crois tout simplement que le calcul n’est clairement pas l’outil de pensée des étudiants. Effectivement, les processus qu’ils mettent en œuvre font appel à du calcul. Pourtant, je pense qu’ils ne sont pas des développeurs et qu’ils ne le deviendront pas. À un moment donné, il y a une forme d’intelligence et presque une forme de minimalisme du geste, qui va permettre de trouver la solution la plus évidente. Ils n’ont pas les moyens de réinvestir une solution mathématique complexe, leur approche les conduit plutôt à développer une certaine forme d’évidence, qui consiste à faire appel à de la logique plus qu’aux mathématiques.


What’s wind drawing

Quand on pense à What’s wind drawing, une dimension "poétique" se dégage de cette proposition. On est également face à des applications qui ne sont pas si habituelles pour des domaines comme les mathématiques et l’ingénierie.

Je crois qu’il y a des sociétés d’édition et des designers qui sont très attachés à ramener une forme de sensibilité dans la forme et dans la fonctionnalité d’un objet, ce qui est également mon cas. Ce qu’il y a de fort dans une proposition comme What’s wind drawing, c’est que les outils numériques, bien qu’on les ait mis au point, s’effacent complètement. D’ailleurs, quand on l’expérimente on ne pense pas au dispositif technique. On souffle, on crée une action et il se produit une réaction. En fait, le médium disparaît complètement. Certes, des processus de calcul permettent de mettre en œuvre cette expérience mais la recherche est avant tout sur la production d’une sensation.

On s’aperçoit également, lorsque l’on parcourt l’exposition, que les propositions s’appuient souvent sur des transferts de matérialité : on passe par exemple du vent à un dessin dans What’s wind drawing, du son au graphisme dans Affone. Avec le scanner 3D qui a été mis au point par Le Garage, un glissement s’opère entre des données analogiques et des données numériques. Est-ce que ce phénomène te semble être une sorte de constante que l’on pourrait identifier comme emblématique des expérimentations numériques actuelles ?

C’est ce que je disais tout à l’heure, il faut voir le numérique comme un filtre, mais aussi comme un vecteur. À partir du moment où on ramène toute forme d’information analogique sous forme justement numérique, alors on peut envisager une infinité d’hybridations qui n’étaient pas si évidentes auparavant. Je crois qu’il faut le lire comme un énorme potentiel à la fois expressif, plastique et sensible.


Léo Virieu, Affone

Dans le descriptif de la proposition de Léo Virieu Affone, se trouve l’idée de "sortir le numérique de l’écran", en quoi cela consiste-t-il ?

Par rapport au design industriel, il a toujours été question d’un rapport physique à la matière et à un objet. Depuis, le design a changé, on parle de design de service, de design de l’immatériel. Toutefois, je crois que ce rapport à l’objet continue d’exister, qu’il soit matériel ou immatériel. Si l’ordinateur est une fenêtre sur une certaine forme de virtualité du projet, la proposition pouvant effectivement rester dans cet espace immatériel de l’écran, il n’empêche pas d’investir la rematérialisation de cette matière numérique. C’est d’ailleurs ce que je soutiens dans le passage de la conception à la fabrication.

On perçoit également, dans plusieurs des projets présentés, un intérêt pour des enjeux sociaux et écologiques : comment le numérique parvient-il à faire se rencontrer ces deux préoccupations ?

Je pense que la façon même de penser et de faire des objets peut changer. Aujourd’hui il n’y a pas que l’industrie qui soit dépositaire des outils de fabrication. Les Fab Labs et les laboratoires de production sont des moyens de réinvestir l’outil de fabrication en ville dans un rapport plus social. Sur le plan de l’éco-conception, ils permettent de développer une approche plus connectée. Peut-être que l’on peut produire l’objet dont on a besoin au moment où on en a besoin. Ces initiatives sont l’occasion de sensibiliser le public à la transformation de la matière, à une forme de traçabilité de la chaîne permettant, d’une certaine façon, d’avoir la conscience de la mise en œuvre et de ce que coûte la transformation d’un objet.

Il s’opère donc une prise de conscience par le grand public des outils de production ?

On peut dire, d’une certaine façon, que le numérique ou l’informatique sont malgré tout des outils de production capitalistes. Effectivement, on produit énormément de biens matériels et immatériels. Cependant, je crois que ces démarches sont l’opportunité de montrer que le numérique n’est pas quelque chose de distant et dont on ne serait que simple utilisateur, mais plutôt quelque chose que l’on peut s’approprier.

Pourrais-tu préciser l’idée de hacking design ou d’un design fait par des hackers ? Les propositions présentes à la galerie ARS Longa sont-elles concernées par ces pratiques ?

Je pense que l’exposition reflète plutôt des personnalités et des personnes. Effectivement, il y a des projets qui mettent plus en évidence que d’autres la notion de hacking, de système ou d’objet. Le design a toujours été adossé à l’industrie. D’une certaine façon, on peut avoir tendance à vouloir court-circuiter l’industrie ; mais en même temps, je pense que la portée du design est de se développer à grande échelle. Aussi, je prétends que l’on peut investir la façon dont on touche la grande échelle : l’idée n’est plus forcément de produire un seul et même objet pour tous mais peut-être de proposer des objets singuliers, voire personnalisés. La question est alors de savoir si pour y parvenir on doit se situer dans une forme de résistance au système et de hacking, ou si on essaye de montrer que l’on peut transformer les modes d’action de ce système-là. Ce qui est certain, c’est que l’on doit montrer que l’on interroge le système dans lequel on se trouve et que l’on essaye d’y apporter des réponses.


Léo Virieu, Affone

Dans cette perspective, le designer a-t-il un rôle à jouer et une responsabilité dans ce questionnement ?

Oui, en tout cas, le design doit montrer à quel point il est relié à un modèle de production. En est-il le seul interlocuteur et peut-il créer plus de perméabilité entre les utilisateurs et les outils de production ? C’est en tout cas dans cette direction que l’on peut travailler.

Dernière question, certains continuent de critiquer le design de galerie, ici nous sommes dans une galerie qui présente du design, impliquant une forte dimension expérimentale, qu’est-ce que cela t’évoque ?

Je pense effectivement, que l’on peut mener toute une réflexion et porter un regard critique sur le design de galerie et sur une certaine forme d’édition très limitée. Je pense qu’ici, la galerie ARS Longa a un statut particulier : ce lieu est avant tout un espace de démonstration d’un autre regard sur un domaine. En même temps faire bouger l’industrie ça ne se fait pas du jour au lendemain. Je considère ici la galerie comme un espace de culture et de création de cultures, et pas forcément de monstration de productions artistiques. Pour cela, la galerie ARS Longa est avant tout un bon espace d’expression.

Une exposition : Nouveaux paramètres
Des dates : du 11. 2011 au 04. 2012
Un lieu : Galerie ARS Longa, 11e arrondissement, Paris
Des commissaires : François Brument et Vincent Guimas
Des participants :

  • ESAD de Saint-Etienne : étudiants du Pôle numérique, Random Lab, Le Garage (Damien Baïs, François Brument, David-Olivier Lartigaud et Gérard Vérot),
  • École Boulle : département design de produit (Antoine Fermey et Vincent Rossin),
  • ESA Valenciennes : Atelier de recherche et création (Patrick Beaucé et Stéphane Dwernicki)

texte : creative commons, images : ©.CORP

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