Monumental
Pour une exploration mobile de la notion de monument

Article écrit par Joanna Levas.

Premier essai remarquable pour le plasticien Jocelyn Cottencin – autrement connu pour ses travaux en design graphique et en scénographie – qui signe avec Monumental une pièce performative et fait une entrée réussie dans le champ chorégraphique.

On avait pris nos places la veille, on avait seulement aperçu quelques images de la pièce et on ne savait pas vraiment à quoi s’attendre, mais paradoxalement on avait déjà un peu anticipé la soirée : se succéderait sur scène une série de tableaux clairement identifiés, des compositions évidentes et figées, entrecoupées de noirs pour laisser le temps aux interprètes de composer le tableau suivant. Mais le programme de salle à l’entrée nous annonce un tout autre menu : « Chaque monument sélectionné par l’artiste est incarné, restitué par le mouvement que provoque l’apparition d’images qui peuvent faire référence à l’histoire de l’art comme à l’actualité la plus proche. L’espace scénique devient un fascinant récit et les corps patrimoines ».

Monuments en mouvement

Vaste projet, et c’est pourtant bien ce qui nous attend ce soir-là. Justesse du propos quant à ce que nous avons découvert sur le plateau de Beaubourg : une pièce tout à fait à la hauteur des ambitions de son programme.

Le dispositif est simple. Des gradins condamnés à l’accès, une scène donnée à investir aux spectateurs, un cadre dessiné au centre de celle-ci et délimité par un amas savamment rangé de tasseaux de bois et de vêtements aux couleurs vives. Quelques banquettes et coussins éparpillés autour, et 12 performeurs/danseurs se mêlant clandestinement aux spectateurs. Tout est là, costumes, interprètes, public et décors. Il n’y aura aucune entrée ou sortie de plateau avant la fin de la représentation et nul élément extérieur n’y sera introduit. Pas d’objet superflu : tout ici a une fonction.

La distinction usuelle en scène / hors scène devient de ce fait définitivement caduque. Ici tout se passe sous le regard curieux des spectateurs. S’applique alors sans doute davantage la notion cinématographique de « hors cadre », désignant ce qui n’est pas enregistré sur la pellicule mais qui advient et prend forme sous les yeux de l’équipe technique, au-delà de l’œil de la caméra. Passée la frontière du cadre préalablement dessiné au sol, les danseurs sortent de l’interprétation et quittent le tableau en cours de représentation en son sein mais restent toujours à vue des spectateurs.

Le public devient témoin de ce qui est en train de se faire et assiste ainsi à l’intégralité du processus de construction et des mécanismes de réalisation de la pièce.

Et s’il est bien question de tableaux, le terme ici est employé pour l’ensemble de ses acceptions et ne se limite pas à des considérations picturales : Subdivision d’une pièce marquée par un changement à vue de décor. Spectacle, scène, vue d’ensemble évoquant une œuvre picturale. Description imagée, évocation pittoresque et pertinente faite oralement ou par écrit. Description rapide, concise… La notion de tableau prend ici tout son sens et réintègre sa part mobile.

Aucun des monuments évoqués dans la pièce n’est d’ailleurs clairement nommé. Pas de liste sur le programme, ou projetée sur écran. Seulement des thématiques, des indices, des entrées et mots clés proclamés ça et là par l’un des danseurs, annonces solennelles laissant place à l’imaginaire, convoquant autant de projections différentes que d’individus présents sur scène chaque soir. “Rodin”, “Cathédrale(s)”, “Bourse du travail”, “Emoji”, “Bunker”, “Richard Long”… Chacun construit ses propres ponts et y projette ce qu’il souhaite dans le cadre de ce projet. Le cortège de tableaux s’enchaine sous l’œil attentif du spectateur qui tantôt capte dans un geste, une attitude, une composition, le(s) caractère(s) d’identification de ces monuments, tantôt reste hésitant et se laisse guider ou emporter par une impression, une sensation, un sens de la construction faisant écho à propre histoire.

Échos, circulations, évolutions

Le travail des transitions semble composer le cœur même de la pièce. Tout est question de mouvement, ou plutôt de passage. Passage d’un tableau à l’autre, d’un corps à l’autre, du cadre au hors cadre. Jocelyn Cottencin parle lui-même très justement de « trajets » et de « trajectoires » : surtout ne jamais figer les images, ce qui fait signe, mais être toujours dans un mouvement continu. Saisir l’idée sans pour autant la figer dans la forme ou dans le verbe. Il n’est jamais question de reproduction à l’identique, de représentation statique, standardisante. Pas de pétrification des formes, mais une idée de, une intention, une matière en constante évolution. Les corps ne sont jamais tout à fait immobiles, les tasseaux et vêtement passent de main en main, d’un bout à l’autre du cadre. Seul le cadre reste, unique repère, invariable point de stabilité de la pièce.

Dynamique, énergie, lutte, effort

L’œuvre est annoncée comme « pièce performative » : ici encore les mots sont justes. Réalité des corps, de l’effort. On pourra difficilement parler d’interprètes tant les danseurs incarnent leurs partitions respectives et sont corporellement engagés dans l’œuvre. Les corps outils s’imbriquent, se lient, se repoussent, font figures et semblent parfois disparaître, happés par ce mouvement ininterrompu. Pour une exploration sensible et corporelle de l’histoire de l’art.

Seul bémol à cette soirée : alors que les tableaux en formation demandent de circuler autour et de changer de points de vue et alors que le programme de salle (on ne l’aura malheureusement lu qu’après le spectacle) appelle justement le spectateur, s’il le souhaite, à tourner autour de l’œuvre et à prendre ainsi part aux dynamiques en formation, celui-ci, trop timide ou trop conventionnel, habitué à assister en témoin à la représentation théâtrale, restera sagement assis sur son coin de banc ou son coussin, si inconfortables soient-il. La force de la pièce résidant essentiellement dans cette notion de mobilité, il est regrettable que le spectateur ne trouve pas son autonomie dans ce contexte et reste ainsi immobile et inactif. Un challenge à relever pour les représentations à venir afin d‘assurer le total accomplissement de la performance.

À venir : Monumental sera présenté les 17 et 18 novembre au Théâtre de la Cité internationale à Paris dans le cadre du programme Newsettings de la Fondation Hermès.

Visuels : © Jocelyn Cottencin

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