Nobody
Acte 1/3 : comment mêler le temps du théâtre avec celui du cinéma

Article écrit par Fanny Léglise.

Nobody dénonce avec une noirceur poétique les dérives déshumanisantes du monde du travail. Se basant sur les textes du dramaturge allemand Falk Richter, le metteur en scène Cyril Teste et le Collectif MxM fondent avec cette adaptation leur concept de « performance filmique ». Ou comment les nouvelles technologies bouleversent le monde du théâtre, et le récit.

Cet article appartient à la série : "Théâtre, quand le processus fait œuvre" [1/3].

Jean Personne est consultant en restructuration d’entreprise. Il espionne, évalue et licencie ses collègues tout en étant lui-même espionné, évalué et peut-être bientôt licencié. Dans cette boucle infernale puissamment orchestrée par un dieu travail invisible, il garde une forme de lucidité sur sa situation et l’absurdité du système. Ses souvenirs ou ses fantasmes affluent, son comportement échappe à la norme, il est de moins en moins semblable à ses collègues.

Tous ces textes ont été publiés en français aux éditions de L’Arche.

Basée sur un montage de textes du dramaturge allemand Falk Richter, dont Sous la glace, et Peace, la pièce raconte à la première personne le destin d’un moucheron anonyme englué dans la toile du monde du travail, à observer derrière une vitre placée sur scène, entre les acteurs et les spectateurs.

Ses soubresauts effarés ne suffiront pas à ébranler le ballet mécanique des journées sans fin, des ordinateurs, téléphones et autres photocopieurs, prothèses indispensables aux rares rapports humains du bureau.

De brainstormings en entretiens d’évaluation, les individus se croisent sans jamais se toucher – sauf lors d’une scène de beuverie, là aussi organisée par la boîte, prétexte aux étreintes brutales de l’animal laborans. Avec ce portrait au vitriol du monde du travail et de ses dérives, Falk Richter poursuit une œuvre politique au ton grinçant, aux tirades ciselées, à l’atmosphère angoissante.

Le metteur en scène Cyril Teste, né en 1975, aime les textes forts. La société et l’observation de ses limites le portent. Il a le flair du découvreur, de celui qui sait saisir l’air du temps et les auteurs puissants. Du même Falk Richter, il a d’ailleurs adapté en 2007 Electronic City, l’histoire d’un couple malmené par la modernité et ses déplacements permanents. Ses créations suivantes, en tant qu’enseignant et metteur en scène, parlent du harcèlement (ADN de Dennis Kelly) ou de l’inceste (Festen, d’après Thomas Vinterberg).

Cyril Teste est aussi fortement ancré dans son époque. Il secoue la pédagogie de la direction d’acteur par sa volonté de mêler des étudiants d’horizons divers qui collaborent ensemble à la création et la production d’un spectacle. Il bouscule aussi les codes du récit et du théâtre par l’introduction d’outils technologiques sur scène. Le metteur en scène l’affirme, « c’est le processus qui fait œuvre ». Celui qui est à l’origine de Nobody, pièce maîtresse qui valide et fonde la performance filmique tant du point de vue de l’aboutissement du projet que du succès public, se base sur quatre éléments essentiels :

◘ Des étudiants en transdisciplinarité

La pièce Nobody est née dans les bureaux du Printemps des Comédiens à Montpellier en 2013 avant de faire l’objet d’une re création en 2015, assortie d’une tournée de deux ans. Une vingtaine d’étudiants de l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier (le collectif La carte blanche), de l’université Paul Valéry III et de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Montpellier Méditerranée Métropole forment le noyau dur du projet. Réunis pendant deux ans autour de cette œuvre théâtrale, ils sont progressivement devenus professionnels. Avec la création du Laboratoire nomade des arts scéniques en 2007, présenté comme un réseau de transmission transdisciplinaire associant un lieu, des étudiants et un projet, Cyril Teste crée les conditions d’un enseignement libre. Allié au Collectif MxM qui réunit des professionnels du théâtre de tous bords (comédiens, monteurs, techniciens, vidéastes, etc.) depuis 2000, il a à disposition deux outils complémentaires et performants de création et d’enseignement.

© Simon Gosselin

◘ Improviser, jouer in situ

Pour mieux se saisir du sujet, les étudiants-comédiens ont été invités à répéter leurs textes et à improviser dans de vrais bureaux à Montpellier, inoccupés la nuit. Ils réagençaient l’espace, exploraient les capacités des outils et du mobilier avant de tout remettre en place à l’aube, avant l’arrivée des « vrais salariés ». De cette expérimentation in situ découle certainement la sensation que nous avons, en tant que spectateur, de ne pas voir évoluer les acteurs dans un décor aux objets artificiels, mais plutôt de vivre une situation. Les téléphones, ordinateurs et autres tiroirs de bureau ne semblent pas accessoires mais partie prenante du jeu d’acteur.

© Simon Gosselin

◘ Une charte : la performance filmique

Une fois la chorégraphie in situ des acteurs réglée, vient le temps du cinéma. À la scène, Cyril Teste ajoute la caméra. Pour mieux délimiter la place du cinéma dans le théâtre, il rédige en 2011 une charte qui définit les règles de la « performance filmique ». À travers sept principes, à la manière dont Lars von Trier a écrit le dogme95, des règles du jeu sont posées pour servir de cadre à la création. Cette forme théâtrale performative et cinématographique doit, par exemple, être tournée, montée et réalisée sous les yeux du public.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

◘ Le fond prend forme

Vient ensuite le temps de la construction proprement dite de l’espace théâtral. La scène se divise en deux horizontalement. En bas, derrière des vitrages, les acteurs jouent sous les néons d’un décor de bureau, open space, meeting room et ascenseur. En haut, un écran retransmet en direct les images filmées en temps réel par deux cameramen virtuoses vêtus de noir, mêlés aux acteurs. Nobody est alors simultanément une pièce, un film et un tournage.

Voilà donc ce « processus qui fait œuvre ». Qu’en est-il de la place du spectateur dans la représentation ? De l’impact de cette proposition de performance filmique dans le monde du théâtre contemporain ? De l’identité de chaque œuvre produite, la pièce, le film ?

Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, La Fabrique, 2009.

En situation d’émancipation au sens de Jacques Rancière, le regard du spectateur ne se sent plus dirigé. De multiples observations s’offrent : une vue d’ensemble de la scène à la découverte du ballet général des acteurs, un temps de cinéma exclusif, centré sur les gros plans de l’écran, la poursuite visuelle d’un cameraman à la recherche de ce qu’il filme, etc. Une représentation unique, libre, où les mots et la musique retransmis en direct illuminent tour à tour un plan large ou un détail, dans un spectacle singulier qui appartient à chacun, qui compose véritablement « son propre poème avec les éléments du poème en face de lui. » En demeure, universellement, la situation de malaise à regarder ses semblables se démener avec l’absurdité de leur / notre monde contemporain derrière une vitre, tel un zoo humain désabusé. Nous sommes portés par la dystopie de la situation, à nous demander quel est notre rôle. Voyeur compatissant, jouisseur devant ces travailleurs pris au piège ? Pire, participant, élément nécessaire de cette chaîne d’asservissement ? Ou pire du pire, démiurge qui observe les dérives de sa création ? Une assurance : personne (et encore moins Jean) n’en sortira indemne. Cyril Teste l’affirme, il s’agit de théâtre politique. Pour autant, il se défend d’aller plus loin que l’observation :

« le théâtre politique est un théâtre qui observe un système avant de le dénoncer. »

Le dispositif de la performance filmique s’avère un outil idéal pour observer un sujet. Avec le cinéma dans le théâtre, il est question de créer un dialogue entre les deux disciplines. Il s’agit d’« inviter le cinéma à écrire avec le théâtre. L’image n’a de sens que si elle prend la temporalité du plateau. » La question centrale, pour Cyril Teste, est celle du hors-champ. Les acteurs sont à vue en permanence et ne peuvent pas tricher avec le temps. La durée de la pièce est réelle, une heure trente sans échapper au plateau. C’est ainsi que tout est filmé et monté en direct (seules cinq minutes pré-enregistrées sont acceptées par pièce, selon la charte). Avec les caméras, le théâtre peut se permettre la richesse des plans rapprochés, mais aussi des effets et des jeux de lumière qui apparaissent impossibles sur une scène traditionnelle. Le plateau est habité dans toute sa profondeur, la scénographie se déploie sur plusieurs plans, dont les plus lointains sont uniquement retranscrits par le film.

© Marie Clauzade

© Marie Clauzade

Avec l’emploi d’outils technologiques et des dispositifs de caméras et de micros, il s’agit avant tout de pouvoir « regarder autrement un sujet, dans un théâtre qui évolue avec ses outils ». La lecture panoramique de Nobody permet de traverser l’œuvre en inventant de nouvelles façons de travailler la mise en scène. Mais aussi d’expérimenter, de toujours s’attacher au processus avant la création finale. Ce que l’enseignant a mis en place au 104 au printemps dernier avec Corp(us) et prolongera en novembre au théâtre avec sa prochaine performance filmique, Festen.

Qu’en est-il du film solitaire ? Celui qui a été tourné en décor naturel dans les bureaux de Montpellier a poursuivi sa route indépendamment de la pièce et été présenté à la 35e édition du festival Cinémed en octobre 2013. Ou comment inviter le cinéma au théâtre pour produire un film, partie prenante d’un processus de création singulier.


Pour aller plus loin :

Un entretien de Cyril Teste avec la metteur en scène Anne-Cécile Vandalem et la journaliste Olivia Gesbert autour de l’emploi de la vidéo au théâtre.


Générique : D’après les textes de Falk Richter • mise en scène Cyril Teste • avec le collectif d’acteurs La Carte Blanche Elsa Agnès ou Valentine Alaqui, Fanny Arnulf, Victor Assié, Laurie Barthélémy, Pauline Collin, Florent Dupuis, Katia Ferreira, Mathias Labelle, Quentin Ménard, Sylvère Santin, Morgan Lloyd Sicard, Camille Soulerin, Vincent Steinebach, Rébecca Truffot • assistanat à la mise en scène Marion Pellissier • scénographie Cyril Teste et Julien Boizard • lumière Julien Boizard • chef opérateur Nicolas Doremus • cadreur Christophe Gaultier • montage en direct et régie vidéo Mehdi Toutain-Lopez et Baptiste Klein • musique originale Nihil Bordures • chef opérateur son Thibault Lamy • régies générale, lumière et plateau Julien Boizard, Guillaume Allory et Simon André • régie son Nihil Bordures et Thibault Lamy • construction Théâtre du Nord, Side up concept, Julien Boizard et Guillaume Allory • coiffures Tony Mayer • régie costumes Marion Montel • administration, production et diffusion Anaïs Cartier et Florence Bourgeon • chargée de production pour le Fresnoy Barbara Merlier © photos Simon Gosselin.

Production Collectif MxM • Coproduction Collectif La Carte Blanche, Printemps des Comédiens, Lux-Scène Nationale de Valence, La Comédie de Reims, Le Printemps des Comédiens, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, le Monfort • Avec le soutien de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier Languedoc-Roussillon, du DICRéAM, de la Mairie de Paris, du Goethe Institut et de Montpellier Méditerranée Métropole.

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