L’invention de Bataville
Visite guidée à Hellocourt

Article écrit par Sophie Suma. Les images en noir et blanc sont issues des Archives départementales de Moselle.

Quand on prend le train pour aller à Bataville Hellocourt, on descend d’abord à Igney-Avricourt, un arrêt sans gare avec une passerelle en acier au milieu de la campagne mosellane. On accède à destination par une route qui dévoile petit à petit les hauteurs des bâtiments emblématiques de l’usine rouge brique.



La cité reste invisible, cachée par une abondante forêt.



Autour du lieu-dit Bataville, s’étendent des forêts, des champs, des étangs, quelques maisons et villages. Venir à Bataville, c’est un peu comme remonter le temps et imaginer ce que pouvait être la vie au moment où l’entreprise était encore en activité. Les structures architecturales sont en très bon état, les cheminements, la voirie, l’urbanisme évoquent la rigueur planifiée dans les années 1930 par Tomáš Baťa (fondateur et entrepreneur tchèque).

L’observation du territoire sur lequel s’étend Bataville révèle une confrontation frappante, celle de deux paysages, celui représentant la culture industrielle et moderne et celui d’une culture rurale, nourrie de verdure et de grands espaces. Ces deux paysages font référence à deux rythmes différents, par lesquels, comme la superposition de deux images, la mémoire du passé et la continuité d’un lieu viennent se percuter en laissant une trace lisible. Le lieu se divise en plusieurs parties : la ferme d’Hellocourt où tout a commencé, l’usine, dans laquelle étaient fabriquées les chaussures Bata, des espaces collectifs et sportifs et enfin, la cité, lieu de vie sociale et domestique des employés.



Canaux de la modernité

Une année après avoir implanté une succursale à Strasbourg en 1930, Tomáš Baťa repère en avion, le territoire mosellan d’Hellocourt, une ferme qui domine une vaste étendue de forêts, d’étangs et de marécages. Au départ, Hellocourt est un lieu-dit composé de plusieurs bâtiments ruraux, nommé La Brocque. Ce domaine appartient au seigneur Rixing avant d’être racheté par un industriel allemand en 1871, M. Wilhem Lorentz. Lorentz décide de moderniser le site et de créer une ferme équipée de dispositifs techniques performants, l’ensemble devient ainsi un exemple de la pensée progressiste de la fin du XIXe siècle.

Ce lieu était prédestiné à être le laboratoire de la modernité.



Outre le large espace à modeler, Tomáš Baťa est très intéressé par la présence d’une ligne de chemin de fer et du canal de la Marne-au Rhin se prolongeant par celui des houillères de la Sarre, inauguré en 1866. Une gare et un port auront su séduire l’entrepreneur qui imaginait déjà les nombreux transports de marchandises et de travailleurs utiles à son commerce. Peu de temps après l’acquisition du domaine, les travaux de construction démarrent et des kilomètres d’arbres sont rasés, les marécages asséchés, la ferme est modernisée et l’implantation du projet est négociée avec les communes qui traversent le terrain. Bataville sort de terre en quelques mois, sur le principe d’une idée de ville-usine modèle, testée auparavant dans son pays d’origine, à Zlín en République tchèque, dès 1930.

Créer une ville entièrement gouvernée par l’entreprise, dont les usines seront dédiées à la fabrication de chaussures Bata, tel sera le projet de Tomáš Baťa.

Malheureusement, Tomáš Baťa ne verra pas l’inauguration de Bataville Hellocourt. En 1932, il disparaît à l’âge de 56 ans en Suisse, dans un accident d’avion. L’entreprise Bata est alors dirigée par Jan Antonín Baťa, le demi-frère de Tomáš. Jan poursuit un projet d’envergure par lequel la vie et les conditions de travail à Hellocourt ne cesseront d’être améliorées durant soixante ans. La vision moderne des deux frères peut se lire dans les choix de la planification urbaine et de conception architecturale valorisant l’hygiène et le confort. Mais au-delà de la condition matérielle de la ville, on remarque ici une vision rationaliste du travail et de la vie en communauté. Rappelons que le projet Bata, dans son ensemble, est d’abord idéologique, il s’agit de fabriquer des chaussures à bas prix pour le monde entier. Pour la famille Bata, cela semble se traduire par une reformulation des systèmes de production mais aussi de vie.

Ce qui relie le travail chez Bata et l’architecture de la cité se résume en un mot : la planification.



Service Construire

Ce que l’on peut comprendre des lignes de l’urbanisme appliqué sur le territoire d’Hellocourt, c’est que Tomáš Baťa a une idée très précise de la cité du futur, mêlant industrie et qualité de vie. En effet l’architecture prend une place importante dans l’esprit de l’entreprise, on le remarque en lisant les différents rapports de réaménagements du Service construire – le bureau d’architecture interne – de Bata implanté à Moussey dans les locaux de l’usine et plus particulièrement dans le bâtiment n° 23. Ainsi, de nouvelles structures ou aménagements sont sans cesse imaginés pour améliorer le quotidien des habitants-travailleurs.

L’organisation urbaine rationnelle est cartographiée en fonction des productions matérielles et collectives du site, l’ensemble s’orchestre dans cet espace rural, nécessitant de développer des dispositifs pour vivre en autarcie complète.

La modernisation de la ferme nourricière, ou par la suite le développement d’une coopérative organisant des ravitaillements continus de produits (nourriture, habits, etc.) en sont le témoignage. Les activités sportives et sociales, administrées par la direction, renforcent la vie communautaire et l’aspect séculaire du domaine. Le projet comprend également la construction d’un bâtiment entièrement destiné au Centre de Formation Professionnelle Bata, différentes disciplines sont présentes sous la forme d’un enseignement orienté par les préceptes de l’entreprise. Ici, on se forme également et toute sa vie, cette conception du travail est assez moderne, et évoluer professionnellement chez Bata est fortement conseillé par les dirigeants. On se forme pour venir travailler à Bata et on continue pour pouvoir y rester.

L’ordonnance est complète, le programme de Bataville France compte une multitude d’équipements :

Une ferme :
Modernisée à la fin du XIXe siècle, elle est rénovée à l’achat du territoire et sera le siège social de l’entreprise jusqu’en 1934.
Des espaces de travail :
La construction des bâtiments accueillant l’usine débute en automne 1932 et s’étendra jusqu’en 1935.
Des lieux de rencontres sociales et sportives :
L’internat (foyer/cantine) est construit en 1933, le Sporting Club ouvrira la même année et une piscine en plein air sera inaugurée en 1938. De 1934 à 1967, seront consécutivement bâtis, la coopérative, le centre social ainsi qu’un second point de vente communautaire.
Des zones pavillonnaires et d’habitation :
La première cité est construite entre 1932 et 1935, elle fut démolie en 1980. Un deuxième lot de maisons et d’immeubles est construit entre 1950 et 1960, et pour finir quelques immeubles et maisons seront programmés par des particuliers et des bailleurs sociaux sur des parties de terrains cédées par l’entreprise Bata jusqu’en 1980.
Des bâtiments pour le ravitaillement et l’exportation des marchandises :
Une gare et un port fluvial seront créés en 1870, bien avant l’arrivée de l’entreprise.
Des lieux de culte :
L’église de Bataville est érigée sur la commune de Moussey en 1962, elle vient en remplacement de la chapelle provisoire de 1943.
Un centre international de formation professionnelle :
Il ouvrira ses portes en 1938.
Des écoles maternelle et primaire :
Elles sont construites à partir de 1937, puis développées entre 1949 et 1954, en 1973, un collège sera également ajouté aux infrastructures scolaires.



Tous ces équipements permettent une certaine autonomie aux usagers. Mais on comprend que l’esprit séculaire introduit par ce projet vise à préserver l’entreprise de rébellions ouvrières. Ces dispositifs évoquent bien une dimension paternaliste d’une hiérarchie œuvrant pour la pleine productivité de l’entreprise, dans la logique qui veut qu’un salarié bien dans sa peau est un salarié productif.

Jusqu’en 2001, date de la fermeture définitive de l’usine, la vie à Bataville était entièrement régie par l’entreprise. Par la suite, les individus attachés au lieu qui sont restés y vivre ont dû réinvestir les espaces et organiser une vie communautaire indépendante. C’est dans l’optique d’accompagner la population locale à inventer un avenir durable pour Bataville, que l’association Notre Atelier Commun a été invitée par la Fondation de France, à la demande des acteurs locaux, pour installer sur place une Université Foraine.

Images en noir et blanc : Archives départementales de Moselle.

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