Le paysage c’est fondamental !
Tim Waterman

Écrit par Margaux Vigne en partenariat avec nonfiction

JPEG - 14.1 ko L’auteur, Tim Waterman, Américain vivant aujourd’hui à Londres, est un landscape architect, mais également un enseignant. Ce livre, très didactique, est un exemple de vulgarisation réussie qui relève le défi de faire comprendre le sens profond de l’architecture du paysage, tout en donnant un aperçu concret de la réalité du métier.

Neuvième du genre, Les Fondamentaux de l’architecture du paysage s’ajoute à la série des Fondamentaux des Éditions Pyramid. À l’origine publiés en langue anglaise par les éditions AVA/Paperback, ces ouvrages en sont la traduction en français – contenu, structure et mise en page restant les mêmes. Ils s’attachent à mieux faire connaître et comprendre, par des ouvrages de vulgarisation très abordables, les métiers de la création, leur histoire et leur actualité. Sont déjà parus les Fondamentaux du stylisme, de l’illustration, de la publicité, de l’architecture, de l’animation, du design d’intérieur, du graphisme et de l’architecture d’intérieur. On peut se demander quelle sera la prochaine discipline sur la liste après l’architecture du paysage !

Les Fondamentaux

On trouve bien dans ce livre les points fondamentaux, qui sont d’ailleurs rarement énoncés de manière aussi claire dans les ouvrages sur le paysage en France. Sans y paraître, Tim Waterman va bien plus loin que d’énoncer ce que fait l’architecte du paysage (des jardins, des parcs, des quartiers…), et aborde des questions de fond sur la spécificité de sa démarche et de son engagement.
L’auteur commence par faire un rapide historique des ancrages de l’architecture du paysage, balayant largement des dates concernant à la fois l’histoire des villes, des jardins ou de l’art, allant des débuts de l’agriculture aux problématiques écologiques actuelles.

L’histoire de l’humanité se lit dans le paysage et l’architecte paysagiste reçoit le monde en héritage avec la mission de le transformer intelligemment.

Tim Waterman définit le paysage comme une discipline holiste : "Les architectes paysagistes sont des penseurs touche-à-tout qui s’attachent à construire une vision d’ensemble". Leur travail concerne le cadre de vie extérieur dans son ensemble : les villes, les campagnes, les forêts, les jardins, les espaces naturels...car "dehors, le paysage est partout et nulle part".
Malgré la largesse de cette définition, l’auteur se montre capable d’exposer clairement ce que sont les fondamentaux du paysage.
Tout d’abord l’importance de l’existant : le site et le contexte sont la matière première de l’architecture du paysage, et c’est là et nulle part ailleurs que le projet s’ancre et trouve son sens. Prendre en compte le contexte c’est travailler avec le climat, les sols, l’eau, les plantes, le relief, mais aussi avec tout ce qui est moins facile à définir, qui fait le génie du lieu et que Tim Waterman appelle le "caractère du paysage". Un projet de paysage ne se fait pas sur une page blanche mais doit s’intégrer dans la complexité du monde pour le transformer de manière juste. "Les éléments à prendre en compte sont si nombreux que nous touchons aux limites des capacités de l’homme." En effet, il ne s’agit pas seulement d’une liste de composants considérée de manière systématique, mais plutôt d’une observation attentive renouvelée devant chaque lieu.
Un deuxième point est la nécessité de la prise en compte du temps. Le temps du paysage, son histoire et son avenir ; le temps des plantes, qui poussent puis meurent ; le temps des saisons…mais aussi le temps du projet, de la conception à la réalisation, le temps du chantier, puis la maturation du projet voir son vieillissement.
L’auteur insiste enfin sur le fait que l’architecte du paysage travaille à des échelles multiples, de celle de la plante à celle de régions entières, et cette capacité à traverser les échelles et les rendre cohérentes est en effet très importante.

"Les architectes paysagistes naviguent sans cesse du plus petit détail au tableau d’ensemble pour s’assurer que l’équilibre général est préservé."

Un peu de complexité est toujours la bienvenue

La difficulté apparaît quand l’auteur s’attaque à la question de l’actualité de la discipline et notamment des métiers et des champs d’action de l’architecte du paysage. Le titre même du livre, Les Fondamentaux de l’architecture du paysage le montre : traduite de l’anglais, la formule landscape architecture devient imprécise.

En effet, en France, les limites et les définitions sont floues entre l’architecture du paysage, le paysagisme et l’aménagement du paysage ; par conséquent, l’annonce de la quatrième de couverture qui place l’architecture du paysage "à la croisée du paysagisme, de l’architecture, de l’urbanisme et de la gestion du paysage" aurait tendance à porter à confusion.

Tim Waterman rappelle le fait que le paysage est un domaine à la croisée des arts et des sciences, parfois tiraillé entre les différences de regards et de méthodes de ces deux manières d’aborder le monde. Il évoque, de manière quasi exhaustive, toutes les disciplines et les savoirs convoqués par un projet, et donc tous les métiers et les experts avec lesquels travaille l’architecte du paysage. Botanique, géologie, hydrologie, étude des sols, climatologie, écologie, science de la construction, sociologie…

Les limites sont claires, l’architecte du paysage n’est pas un expert, ne les remplacera jamais, et ne prétend certainement pas maîtriser tous ces savoirs à la fois.

Cela devient plus compliqué lorsqu’on parle d’architecture, d’urbanisme, d’interventions artistiques ou d’aménagement territorial, différents champs d’actions où agissent les paysagistes mais aussi d’autres professions. Tim Waterman répond de manière "englobante", décrivant des métiers très différents et les plaçant malgré leurs différences sous l’égide des mêmes fondamentaux.
Le chapitre six, "Carrières professionnelles", tente de donner un aperçu de ces nombreuses manières d’exercer, de façon plus ou moins claire. En effet, l’auteur différencie les métiers tantôt par leurs méthodes, par exemple ceux qui "conçoivent" des projets et ceux qui "aménagent" des territoires, tantôt par leurs champs d’actions, par exemple "villes" d’une part et "parcs et jardins" d’autre part.
Il défend malgré tout le fait que cette discipline garde un côté mouvant et parfois peu défini, présentant cela comme un atout dans un monde professionnel de plus en plus spécialisé et cloisonné : "L’architecture du paysage est l’une des rares disciplines qui ait une vue d’ensemble assez large pour proposer des alternatives durables."

Le paysagiste, un nouveau messie ?

Il n’est donc pas si facile que ça de définir le paysage, mais Tim Waterman a un sacré atout : il est convaincu. Au-delà des différences de métiers, de compétences et de méthodes, le paysage est pour lui un rapport au monde, un engagement, et même une mission, au sens fort du terme !

Les paysagistes "jouent un rôle de plus en plus prépondérant et apportent des solutions aux problèmes de notre époque" – rien de moins que ça ! L’auteur est tellement convaincu qu’il en frôle parfois le lyrisme, plaçant le paysage "au cœur des besoins et des aspirations de l’homme qui remontent à l’aube de l’humanité".

Plus concrètement, il insiste sur la fonction démocratique des paysages que les hommes partagent, et notamment des espaces publics.
L’architecte paysagiste travaille à "créer des lieux" avec et pour le monde vivant (les hommes, les plantes, les animaux, les sols). Il doit être modeste et ne pas chercher à faire œuvre. L’idéal du paysagiste selon Tim Waterman associe humilité et ambition. Car il n’est pas non plus là pour mettre des arbres afin de rattraper des projets ratés (chose qui arrive souvent), sa présence et son regard sont nécessaires dès le départ et loin d’être accessoires ou secondaires.

Même si ce n’est pas le propos de son livre, l’auteur touche du doigt le fait que les architectes du paysage doivent encore aujourd’hui avoir des revendications fortes pour faire reconnaître leur importance.

En France par exemple, une des revendications des paysagistes aujourd’hui serait d’être partie prenante des projets de grandes infrastructures dès l’étape du tracé, et pas, comme c’est le cas actuellement, d’être appelés pour "faire plus beau" une fois l’autoroute construite ou pour rajouter des murs antibruit paysagers.

Le paysage, c’est aussi...

L’ensemble de l’ouvrage reprend des codes et des techniques typiques des livres scolaires (encarts, citations, références, frise temporelle, beaucoup de classifications), mais c’est surtout la deuxième moitié qui ressemble vraiment à un manuel. Le contenu porte moins à réflexion car y sont abordées des sujets assez basiques, même si ces passages sont surement très intéressants et bien faits pour les néophytes.
Le chapitre quatre, intitulé "Représentations", liste les outils de communication de l’architecte du paysage, du croquis à la CAO, en passant par la maquette, le story-board et les sections. L’auteur va jusqu’à expliquer comment faire un portfolio ou des panneaux de présentation !
Le chapitre cinq décortique un projet du début à la fin, et tente ainsi d’exemplifier concrètement tout ce qui a été dit avant dans le livre, ce qui est plutôt bienvenu. Le lecteur peut ainsi comprendre comment naît un projet, du lieu au concept en passant par l’analyse, jusqu’à la mise au point des détails, ainsi que les différents collaborateurs et les différentes étapes du projet.

Enfin le chapitre six, qui a un petit air de brochure d’orientation, présente les carrières professionnelles qui s’offrent à vous si ce livre a fait naître votre vocation !

Engagez-vous !

Pour conclure, cet ouvrage est un exemple de très bonne vulgarisation. On peut rester sceptique sur des chapitres un peu "catalogues" (quatre et six), et sur des explications parfois simplistes. Cependant, chercher à être parfaitement exhaustif et exact aurait sûrement produit un livre lourd et pas forcément beaucoup plus juste.
Tim Waterman relève le défi de faire passer un message, de faire comprendre le sens profond de l’architecture du paysage, tout en donnant un aperçu concret de la réalité du métier. Il faut donc saluer cette parution en France, où les écrits sur le paysage s’attaquent peu à la communication grand public. En effet, en matière de vulgarisation, on y trouve essentiellement des livres montrant de belles images de projets de paysagistes à la mode, mais la plupart du temps sans beaucoup d’explications – alors que la discipline a, aujourd’hui encore, besoin de se faire connaître et, surtout, mieux comprendre du public.
Même si le ton fait parfois sourire par excès d’optimisme et d’emphase (et cette impression provient aussi du fait qu’il s’agit d’une traduction et que l’anglais écrit et en particulier l’américain, est très différent du français écrit), on prend plaisir à lire quelqu’un qui met dans le projet de paysage tant d’espoir et d’ambition ! Et tout paysagiste qui se respecte sera toujours heureux de lire que "Ce sont les architectes paysagistes qui sculptent l’aspect de la planète pour améliorer le monde".

Les Fondamentaux de l’architecture du paysage, Tim Waterman, Pyramid, 2010

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