Maguy Marin : BiT
danser l’oblique

Article écrit par Joanna Levas

« Être discordant demande du courage... » Maguy Marin

Prenez une ligne horizontale. Supposez alors cette même ligne, mais cette fois-ci légèrement inclinée. Un seul degré, même moins, un écart presque imperceptible quant à la ligne d’horizon et soudain cette droite jusqu’alors sans surprises vous ouvre des perspectives encore inconnues. La ligne est devenue instable, chancelante. C’est une ligne en pente, une ligne à gravir ou à descendre, une ligne qui demande un effort, de l’endurance, qui met en jeu la gravité et requiert toute votre énergie. Vous n’y serez jamais tranquille,vous ne pourrez pas vous y reposer, vous y allonger. Il faudra que votre corps lutte sans arrêt : il faudra être actif. La ligne oblique c’est la ligne de fuite, le chemin de traverses. C’est proposer un regard neuf, offrir une nouvelle dynamique. C’est une promesse.

Promesse et prouesse relevées haut la main par les danseurs de la Compagnie Maguy Marin lors des représentations de BiT – dernière création de la chorégraphe française présentée au Théâtre des Abbesses dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, deux ans après le portrait chorégraphique que lui consacrait le festival.

Car si l’on entend beaucoup parler de rythme à propos de BiT, tant ce titre appelle à l’évidence, la grande force et la beauté de la pièce de Maguy Marin résident certainement davantage dans ce qui pourrait au départ passer pour un détail scénographique : les pans obliques qui habitent son décor. Pas de fioritures dans ce cadre empoussiéré. Le plateau est recouvert d’une moquette rouge, sale et vieillie, sur laquelle évoluent six modules obliques qui entraveront, guideront et supporteront la déambulation des six danseurs dans leur farandole.

En effet, comme pour la pièce de Christian Rizzo dont nous vous parlions dernièrement dans cette rubrique, la chorégraphie de BiT se base sur une forme de danse traditionnelle : la farandole. Leitmotiv enivrant, répétée et rejouée tout au long de la pièce, qui emporte les six interprètes dans un mouvement sans trêve, cette chorégraphie bien qu’itérative n’en devient pourtant jamais lassante, car sans cesse renouvelée par ces traversées obliques. Comme si les pans inclinés formaient une continuité évidente avec le sol, les danseurs y déploient leurs pas tour à tour, d’ascensions en descentes, sans la moindre marque d’effort.

Le passage à l’oblique semble naturel, évident.

Donnant une nouvelle dynamique à leur parcours, ces panneaux leurs permettent de fouler du pied des zones jusqu’alors non envisagées, et d’élargir paradoxalement l’espace scénique qui nous paraissait pourtant si confiné au départ. Et si ce parcours incliné semble toujours se faire sans difficulté, il confère malgré tout tension et vibration aux moindres mouvements des danseurs. Ce sont ces lignes obliques qui, engendrant d’infimes mais essentielles variations et écarts, font franchir à cette farandole ce « pas de côté » cher à la chorégraphe et confèrent à sa pièce ce rythme si singulier.

Impossible ici de ne pas penser à l’architecte Claude Parent et ses recherches, publications et travaux autour de la fonction oblique et de sa dynamique. Une œuvre et une réflexion fertile encore bien trop méconnues du grand public mais qui n’ont pourtant cessé de guider et irriguer le travail de nombreux créateurs depuis. Maguy Marin quant à elle aura certainement également consulté l’Inclipan de Nicole Parent, sœur de l’architecte qui développa en parallèle des travaux de son frère une méthode de gymnastique « à l’oblique ».

BiT, de Maguy Marin sera présentée le 16 décembre au Monaco Dance Forum Festival… Et pour l’année 2015, autres dates ici !

Texte : creative commons

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