Un journal à l’école
le libre apprentissage

Écrit par Jil Daniel, images de l’auteur ou extraites de Brochures d’Éducation Nouvelle Populaire.

« Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle étape : l’imprimerie a désormais imposé sa royauté à tel point que le manuel le plus complet n’est qu’un ersatz de la richesse graphique mise à notre disposition par la technique contemporaine.

L’écriture manuscrite elle-même tend à devenir mineure dans un monde où la machine à écrire, la polygraphie, le disque, la radio, le cinéma, la télévision, le magnétophone intensifient et accélèrent l’intercommunication et les échanges. La technique des manuels, des devoirs et des leçons est aujourd’hui dépassée, comme a été dépassée la technique du manuscrit et de la plume d’oie. » [1]

Voilà ce qu’on peut lire sur la première page du livre de Célestin Freinet dédié au journal scolaire dans la pédagogie de l’École moderne, publié en 1967. Mais c’est dans les années 1920 que le fameux pédagogue promeut la création de journaux scolaires comme outil central de la nouvelle pédagogie qu’il développe. Laquelle se base essentiellement sur les désirs de l’enfant et ses centres d’intérêts pour stimuler sa curiosité et sa soif d’apprendre. Pour cela il propose une chaîne consistant schématiquement en trois cadres pédagogiques différents dont le but est de réactiver sans cesse le désir de l’élève.

Freinet Léon Grimault Rennes

Le texte, la pratique artistique libre, ainsi que les observations et expériences scientifiques forment le premier d’entre eux. Ce sont les cellules de base de l’apprentissage. L’élève, hors des contraintes de l’exercice imposé, énonce et rédige un moment vécu, une envie, une idée, un poème, une image, ou encore se penche sur un problème ou une question scientifique qui l’interpelle. Par cette approche non-dirigée, et grâce à l’accompagnement de l’enseignant, il se confronte alors directement aux différents domaines élémentaires : règles linguistiques et mathématiques, développement de la curiosité, libre expression, etc. Il le fait pour répondre à ses propres questionnements et envies.

Malgré cela, le texte libre « présente par lui-même de solides avantages (…) qui risquent d’être compromis par une certaine lassitude scolastique qui vient du fait que l’entreprise s’arrête à mi-chemin. » [2]

Alors, vient le journal scolaire. Les textes libres écrits, les images produites, les enquêtes réalisées par les élèves sont lues ou vues collectivement, corrigées, sélectionnées et parfois remaniées pour composer un recueil.

Cette nouvelle étape voit l’élève se projeter dans un autre rapport à la réalisation d’un contenu : il sera lu par d’autres. Il lui faudra donc se préoccuper des intérêts de ceux qui l’entourent et de la meilleure manière de transmettre ce qui lui tient à cœur. En effet, les lecteurs de son travail seront nombreux : d’abord la classe, puis les familles ou proches des élèves, parfois les habitants du village ou du quartier, enfin, les élèves d’autres écoles avec qui il correspond.

Car la correspondance, le troisième maillon de la chaîne, est un élément d’importance de l’École moderne. Le journal a donc cet intérêt de permettre le partage des sensibilités de chaque élève à une autre classe en n’étant pas nécessairement dans un rapport individualisé.

Il permet aussi de continuer à nourrir la curiosité et alimenter différents jeux pour apprendre : demander quel est le plat typique du pays, poser un problème mathématique ou scientifique comme un défi, ou encore dans certains cas avoir une approche d’autres langues lorsque les correspondants en utilisent une différente de la leur. Cet échange est une nouvelle manière de faire progresser l’élève : il ne s’agit plus d’écrire pour être lu mais pour faire réagir, avoir une réponse, et à l’inverse, de lire puis rebondir pour renvoyer retours ou interrogations.

« Quel entrain, et quel enthousiasme pour la lecture, à leur arrivée, des imprimés de nos petits amis ! Nous vivions avec les paysans-pêcheurs de Trégunc : nous connaissions leurs travaux, leurs jeux, leurs préoccupations. Il ne s’agissait plus là d’un de ces vulgaires procédés pédagogiques prétentieusement qualifiés de ‹ méthodes ›, mais d’une forme nouvelle de vie à l’École, âme et instrument de l’effort scolaire auquel j’aspirais. » [3]

Freinet Léon Grimault Rennes

L’imprimerie à l’école

Cette chaîne a longtemps été rendue cohérente par l’utilisation d’un ensemble d’outils que chaque classe de l’École moderne tentait d’acquérir. Dès 1927, Célestin Freinet envoie des circulaires à ses collègues pour faire connaître l’intérêt de cette démarche. Lesquelles lettres vont rapidement se transformer en bulletins périodiques qui chercheront à diffuser les connaissances acquises par l’utilisation empirique de différentes techniques d’impression avec force plans et commentaires détaillés. [4]

Il s’agit là de donner un statut particulier aux réalisations des élèves, car un texte ou une image imprimée (même à un exemplaire) tient lieu de valorisation. Celle-ci sera d’ailleurs double si, en plus, cette réalisation a été choisie par le groupe pour faire partie du journal. Dans le cas contraire, l’élève peut toujours composer le texte, corriger, imprimer, plier les feuillets, agrafer, ou réaliser n’importe laquelle des tâches nécessaires à la réalisation de ce journal. Ce faisant il peut s’approprier ce numéro en attendant d’être publié dans le prochain.

Si, lors de la parution du manuel de 1967, la petite presse à plomb est l’outil favori, les techniques proposées et parfois développées par les membres de l’École moderne, sont nombreuses : xylogravure, linogravure, gravure sur plâtre, limographie [5], transfert sur vitre, polycopie, cliché à la colle texticroche, etc.

Deux questions principales priment : l’impression est-elle suffisamment belle pour valoriser le travail de l’élève ? De quels moyens faut-il disposer pour acquérir (ou construire) la technique et en faire usage ? Au regard de ces considérations Freinet pose une certaine hiérarchie dans ces techniques en prenant en compte le rapport qualité-prix de chacune des méthodes. Il aura ainsi remarqué que les élèves différencieront toujours une impression à la presse d’une limographie lorsqu’ils énumèrent le nombre de leurs réalisations imprimées. Telle technique est donc considérée plus gratifiante qu’une autre.

« Grâce à l’imprimerie à l’école, il n’y a désormais plus de fossé entre ce qui est exprimé en classe et ce que l’on peut lire dans les livres. » Michel Barré [6]

Toujours dans cette volonté de valorisation, Célestin Freinet proposera des normes de mises en formes en prenant en compte les différents niveaux liés à l’âge. Ainsi pour les plus jeunes il préconise l’utilisation d’un Trismégiste [7] alors que pour les plus âgés il invitera à l’utilisation d’un Philosophie [8] ou d’un Saint Augustin [9] pour composer un texte justifié. Ces indications de mise en page auront pour objectif de faciliter la vie de ses collègues qui ne sont pas compositeurs typographes.

Journal scolaire

Pourtant, si l’imprimerie à l’école est considérée par le réseau Freinet comme l’évolution évidente de l’école dans la première moitié du XXe siècle, de nombreux autres procédés techniques requerront leur attention et amèneront à la dépréciation progressive du journal scolaire imprimé. Cinéma et radio d’une part et plus encore l’arrivée des médias numériques vont, semble-t-il, considérablement faire évoluer le rapport à l’écriture et à l’échange.

Alors que le texte libre et la correspondance résistent très bien — puisqu’ils ne sont pas précisément liés à un moyen technique de production — le journal scolaire, lui, tend à disparaître dans sa forme imprimée : blogs, diaporamas, sites Internet, journaux vidéos le remplacent petit à petit suivant l’intérêt affiché des élèves.

« La réalisation du journal [électronique] est à la fois plus simple et surtout plus rapide que celle d’un journal papier. On peut seulement regretter le côté ‹ événement › créé par le tirage et la sortie du journal papier et qui manque dans le journal électronique, la diffusion qui reste cantonnée à l’école (…) ainsi que le fait que, s’il ne coûte rien, il ne rapporte rien ! » Rémi Brault [10]

Dans les cas où le journal papier est encore utilisé, la photocopieuse et l’ordinateur ont considérablement modifié le rapport à l’impression et à la mise en forme qui, avant, étaient liées à des outils de reproduction manuels [11]. Le côté magique et jouissif de l’impression matricielle disparaît au profit d’une reproduction rapide et aisée. Le noir et blanc domine et on se contente d’une qualité de reproduction relative. Le manque de formation des professeurs sur les questions d’organisation visuelle du contenu, le choix maladroit des typographies, la composition souvent mal-maîtrisée à base d’encadrés malheureux et de lignes trop longues, alimentent l’impression d’amateurisme qui nuit à la valorisation du travail des élèves.

Là où une impression au plomb nécessitait une certaine rigueur qui laissait peut-être peu de liberté dans la mise en page, elle était aussi un gage de qualité.

L’engagement des élèves dans l’impression étant un chemin long rythmé par de nombreuses étapes bien différenciées, l’attention nécessaire pour obtenir un beau tirage est source de fierté. Tout ce processus à haute valeur pédagogique paraît largement dévalué dans la pratique informatique alors que les étapes sont moins identifiables puisque toutes réalisées sur le même support.

Il serait malvenu de supposer que seul le changement des techniques soit à l’origine de cette malheureuse évolution. Toutefois, on peut émettre l’hypothèse que l’appropriation des techniques informatiques n’a pas bénéficié de la même énergie que l’appropriation des techniques d’impressions manuelles dans la recherche de la qualité. Ainsi la dernière brochure de l’Icem sur le journal scolaire [12] ne prodigue aucun conseil de mise en page, et, si elle cite un certain nombre de possibilités en terme d’impressions manuelles elle en explique peu les avantages et inconvénients ni n’en décrit que sommairement l’utilisation.

Freinet Léon Grimault Rennes

Il faut pourtant reconnaître que l’outillage informatique de base permet un plus grand éventail de possibilité dans la mise en forme. Ainsi on peut utiliser certains types de travail de l’image qu’il était jusque là compliqué de reproduire : collages et peintures, annotation manuelles de photographie, ajout de bulles de textes sur les portraits photographiés, association de photographies, textes et dessin sur la même page, etc.

Ces audaces sont parfois de belles réussites et le mélange des techniques peut offrir une diversité réjouissante au détour d’une page.

Cependant, ces joyeuses mises en formes restent souvent noyées dans un ensemble de pages à la composition fade et peu maîtrisée. On ajoutera également que l’usage quasi systématique des imprimantes de bureau ou photocopieurs a tendance à écraser la chaleur sensible d’une encre grasse, tout comme l’usage de papier machine laisse peu de place à une main généreuse et à un grain agréable au toucher. C’est peut-être ce qui nous déçoit dans certains journaux scolaires récents : la sensibilité de l’objet en papier n’est pas recherchée et la mise en valeur du travail des élèves nous paraît alors bien moins importante.

Mais les exemples récents que nous avons pu voir sont-ils représentatifs de l’ensemble de ce qui se fait aujourd’hui ? Voilà qui est dur à affirmer même si les informations en notre possession tendent à nous le faire supposer fortement. Mais peut-être ce sentiment est-il aussi déformé par la vision d’un amateur d’impression manuelle déçu de savoir que, dans l’école qu’il a visitée, les vieilles presses typographiques avaient été remisées dans un placard.

[1Célestin Freinet, Le journal scolaire, Édition de l’École moderne française, 1967, p.7.

[2Ibidem. p.18.

[3Ibid. p.102.

[4Ils sont consultables à cette adresse : http://www.icem-pedagogie-freinet.o... et c’est une véritable mine d’or !

[5technique de reproduction décrite dans L’imprimerie à l’école, Brochures d’Éducation nouvelle populaire, Éditions de l’école moderne française, mai 1938, consultable sur : http://www.icem-freinet.fr/archives...

[6Collectif, Le journal scolaire, Édition Icem - pédagogie Freinet, Le Nouvel éducateur, date inconnue (a priori après 2000), p.10.

[7corps 36 pt d’une typographie au plomb.

[8corps 10 pt.

[9corps 12 pt.

[10Collectif, Le journal scolaire, op. cit. p.74.

[11seuls 10% des journaux étaient réalisés avec l’imprimerie au début des années 2000. source : Le journal scolaire, Édition Icem - pédagogie Freinet, Le Nouvel éducateur, date inconnue (a priori après 2000), p.104.

[12op. cit.

Merci à l’ICEM pour l’autorisation de diffusion.

Texte : Creative Commons, images : ICEM.

tweet partager sur Facebook


Vous aimerez aussi :