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Écrit par Emilie Hammen.

On dit souvent que la mode meurt en entrant au musée. « L’art est éternel et la mode n’a qu’une saison » soulignait déjà la muse, artiste et mécène Marie-Laure de Noailles, dans le Vogue français en 1936. L’œuvre dans un contexte muséal se fige pour la postérité, tandis que la mode est cette manifestation du présent, toujours mouvante et jamais arrêtée.

Néanmoins, du Petit Théâtre de la Mode [1] en 1945 à Savage Beauty [2] en 2011, le vêtement moderne a souvent trouvé sa place dans les musées au même titre que les reliques des habits de Cour, ou les crinolines des siècles passés.

Campagne de presse au Musée du Louvre, Nat Farbman, 1951. Archives Life, © Time Inc.

Aujourd’hui s’ouvrent, de part et d’autre de l’Atlantique, deux grandes expositions de mode. Aux Arts Décoratifs à Paris, on découvre Louis Vuitton, Marc Jacobs et au Metropolitan Museum de New York, Schiaparelli and Prada : Impossible conversation. Deux empires commerciaux qui dominent aujourd’hui la mode, deux créateurs, Marc Jacobs et Miuccia Prada qui incarnent très justement et chacun à leur manière leur époque : deux démarches muséales singulières à questionner.

Dispositifs croisés

Marc Jacobs et Louis Vuitton, Miuccia Prada et Elsa Schiaparelli : il est amusant de noter le parallélisme du propos des deux expositions. Elles présentent en effet chacune une approche croisée entre deux personnages : un dispositif qui diffère des habituelles rétrospectives de l’œuvre des couturiers (Madame Grès, la couture à l’œuvre, Galliera hors les murs au musée Bourdelle, Madeleine Vionnet, puriste de la mode, Musée des Arts Décoratifs, Paris... ) ou les expositions thématiques (Les Années Folles 1919-1929, Musée Galliera, Paris, Le XVIIIe siècle au goût du jour – Galliera hors les murs à Versailles...) et qu’il est intriguant de voir proposé presque simultanément dans deux expositions. Mais si le principe semble similaire dans la forme, les démarches sont sensiblement différentes.
Louis Vuitton, Marc Jacobs tient plus de la juxtaposition que du dialogue et expose deux histoires parallèles.

Louis Vuitton, sac Alma Graffiti et gants assortis, créés en collaboration avec Stephen Sprouse, Printemps-Eté 2001, L'Officiel, © Christophe Kutner. Image parue dans l'ouvrage Louis Vuitton-Marc Jacobs, coédition Les Arts Décoratifs/Rizzoli.

Né en 1821, Louis Vuitton est un layetier-emballeur à qui la fortune sourit sous le Second Empire... Favori de l’Impératrice Eugénie, l’artisan accompagne les mutations de son époque avec ses malles qu’il allège, imperméabilise... pour les adapter aux modes de vies d’une élite friande de voyages portés par le développement des transports.
Marc Jacobs est un styliste new-yorkais dont le génie fait mouche dès sa collection de fin d’étude. Nommé à la tête de la marque de sporstwear chic américain Perry Ellis, il est remercié par les dirigeants à la suite de la présentation de sa collection « grunge » en 1992. Irrévérencieux, un brin provocateur et tout à fait en phase avec la culture populaire, le styliste est nommé en 1997 directeur-artistique de Louis Vuitton, alors vénérable maison de bagagerie française.

La décision peut paraître absurde mais il faut la penser dans le contexte de l’époque : au tournant des années 2000 le monde de la mode entre à pieds joints dans la globalisation.

Se forment ainsi les groupes qui dominent encore le secteur, mastodontes du luxe (à l’image de PPR et de LVMH) et qui regroupent, pêle-mêle, champagne, joaillerie, cosmétique et vêtements. Pour gagner en visibilité, on place à la tête de maisons souvent un peu endormies des stylistes qui ont l’aura de stars de cinéma. Catapulter un jeune new-yorkais déjà consacré par la presse pour son talent à la tête d’un fabricant de malles français est donc un pari mais revêt tout son sens à l’époque.

La rencontre entre Elsa Schiaparelli et Miuccia Prada est due quant à elle à l’imaginaire d’Andrew Bolton et d’Harold Koda, conservateurs au Metropolitan Museum de New-York. Rencontre fantasmée par un historien de la mode, elle s’inspire d’une rubrique du magazine américain Vanity Fair dans les années 1930 nommée Impossible Interviews. Deux personnalités que le temps ou les circonstances n’auraient jamais pu réunir se retrouvent pour une impossible conversation. Staline s’entretient avec John D. Rockfeller, Sigmund Freud avec la star hollywoodienne Jean Harlow ou encore la chorégraphe contemporaine Martha Graham avec la danseuse burlesque Sally Rand.

Elsa Schiaparelli travaillant à sa nouvelle collection, John Phillips, 1938. Archives Life, © Time Inc.

Elsa Schiaparelli était elle-même une figure de la haute société et de l’intelligentsia des années 30. D’origine italienne, elle s’installe en 1922 à Paris et débute à l’aide de tricoteuses arméniennes une collection de pièces de maille qui feront son succès : pulls avec nœuds en trompe-l’œil, sweater à motifs géométriques, sa ligne Pour le Sport colle à l’époque : moderne et pratique. Protégée de Paul Poiret, qui, selon ses propres mots, « livra la guerre au corset », la styliste compose une mode résolument portable pour la femme active : tenue de sport, de plage ou encore la très controversée jupe-culotte. Schiaparelli est alors partie intégrante des cercles d’avant-garde et au cœur de la vie artistique de la capitale.

Proche des Surréalistes, elle collabore à plusieurs reprises avec Salvador Dali (tailleurs aux poches tiroirs, chapeau-escarpin…) puis Jean Cocteau (dessins du poète travaillés par le brodeur Lesage) sur des pièces de ses collections, ce qui lui vaudra d’ailleurs de la part de Gabrielle Chanel, sa grande rivale, d’être qualifiée avec dédain ’d’artiste italienne qui fait des robes’.

Mais si Schiaparelli invite le regard poétique à se poser sur le vêtement, celui-ci ne devient pas pour autant une œuvre importable. De l’enthousiaste moderniste à la fantaisie surréaliste, du sweater de sport à l’utilisation de la fermeture éclair, c’est tout l’air du temps, l’essence singulière de l’entre-deux-guerres qui est capturé dans ses tenues.

Lunettes de soleil Schiaparelli, Gordon Parks, 1951. Archives Life, © Time Inc.

L’héritage Schiaparelli continue d’inspirer saison après saison. Tous ne réinterprètent pas avec le même brio les composantes du style, mais s’il en est une, il s’agirait sans doute de Miuccia Prada.
Héritière de la maison familiale, un entreprise milanaise de baggagerie, la créatrice lance dans le milieu des années 1980, des lignes de prêt-à-porter. Rétro voire ringarde mais terriblement moderne, la femme pensée par Prada se situe dans une tension permanente entre bon et mauvais goût. Notion chère aux anglo-saxons, le conservateur Andrew Bolton la décrit comme une « créatrice post-moderne » de par son ironie et sa faculté à subvertir les conventions et les hiérarchies esthétiques. La styliste décline un vestiaire qui mêle nostalgie des silhouettes et expérimentation textile, la grâce et le raffinement d’une féminité marquée et le décalage d’une matière mal employée. Mais si Schiaparelli parvenait à intégrer l’humour surréaliste sans dénaturer le vêtement, il en est de même pour Miucca Prada. Et c’est d’ailleurs là une des clés de son succès.

Le vêtement Prada est à mille lieux des installations d’un Hussein Chalayan ou des corps extra-terrestres d’un Alexander McQueen. Jamais trop court, trop décolleté ou trop révélateur,il garde toujours une pointe de pragmatisme et de pudeur qui le rattache à la vie quotidienne, non à celle, fantasmée, d’un podium de défilé.

« La force de Prada est de faire entrer dans le patrimoine de la mode quotidienne les idées et les avant-gardes contenues dans l’atmosphère. C’est aussi le propre d’une discipline qui veille à habiller à point nommé et non toujours à transformer » résume si justement Olivier Saillard [3], conservateur au Musée Galliera à Paris.

Expositions d’intérêts ?

Elsa Schiaparelli, femme surréaliste, Miuccia Prada femme postmoderne ? On comprend très bien qu’il soit enthousiasmant de réunir les deux créatrices dans l’exercice des Impossible conversations. Comme toute discussion, celle ci peut entraîner sur certains points, le désaccord, ce que souhaite d’ailleurs Miuccia Prada [4]. Car si l’exposition Louis Vuitton-Marc Jacobs est une exposition réalisée en collaboration avec la marque, la maison Prada s’est contentée d’ouvrir ses archives aux conservateurs du Metropolitan. Le propos est donc celui pensé par le musée et, a priori, pas par la marque…

L’exposition Louis Vuitton-Marc Jacobs est seulement un exposé de l’évolution de la griffe en phase avec les mutations de la société : des riches voyageurs d’hier à ceux d’aujourd’hui. La maison nous révèle son histoire : les ingénieux rouages de ses malles XIXe que côtoie l’exposé du processus créatif de son actuel directeur artistique. On se laisse conter les souvenirs d’une marque plus que centenaire et la manière dont elle entend composer son présent.

Schiaparelli and Prada : Impossible conversation est finalement sur ce point plus intéressante car l’exposition se lit comme l’écriture d’un nouveau chapitre d’histoire de la mode par un regard extérieur. Celle-ci avance, de manière didactique, une possible filiation stylistique entre deux créatrices à quelques générations d’écart. Dans la logique d’une histoire des arts, on songe à l’importance des écoles, des relations de maître à élèves : de Bellini au Titien jusque Véronèse, de David à Ingres… et à la manière dont toute histoire est une construction intellectuelle, la composition d’un récit qui prend forme à un instant donné, dans une culture donnée.

Que Schiaparelli soit associée à Miuccia Prada dans le cadre de cette exposition place la mode au même plan qu’une autre discipline de l’histoire de l’art dans sa faculté réflexive et critique et dans la démonstration de l’écriture d’une histoire en marche. Certes, la mode ne connaît pas l’héritage des académismes, sa tradition écrite est quasi inexistante mais ces acteurs au même titre que des peintres, sculpteurs ou photographes sont des sujets dignes d’étude, de comparaison stylistique et de théorie critique. Andrew Bolton rappelle sa difficulté d’imposer la mode dans un musée des Beaux-Arts américain [5] où les hiérarchies entre arts majeurs et mineurs ne sont pas encore tout à fait tombées. Opérer ainsi cette approche croisée peut se lire, entre autre, comme une démonstration de l’intelligibilité de la discipline.

Mais exposer les filiations stylistiques entre un Titien et un Véronèse est une chose. Établir des liens entre une figure de l’avant-garde du XXe siècle et une créatrice à la tête d’un empire commercial globalisé en est une autre.

Au-delà du caractère véridique du rapprochement, de la validité scientifique, on ne peut éluder l’intérêt commercial que sous-tend une telle démonstration. Être adoubée par une institution muséale reconnue comme l’héritière d’une icône de l’histoire de la mode ne vaut-il pas toutes les campagnes de publicité ? Quand on sait l’intérêt pour les marques de luxe de cultiver leur valeur immatérielle afin de conférer à leur produit une aura au delà de la prouesse techniques de leur exécution, on ne peut s’empêcher de songer : quel meilleur endroit que le musée ?

Exposer le travail d’un créateur contemporain est un exercice tout aussi intéressant que nécessaire, mais la force persuasive de consommation, moteur essentiel de l’industrie de la mode brouille plus que jamais les limites entre musée et boutique. On sera donc très curieux de découvrir comment Louis Vuitton-Marc Jacobs et Elsa Schiaparelli-Miuccia Prada se livrent à l’exercice et l’on a fortement espoir que deux institutions aussi prestigieuses que le Metropolitan Museum et les Arts Décoratifs auront su en déjouer les écueils.


Louis Vuitton, Marc Jacobs au Musée des Arts Décoratifs de Paris jusqu’au 19 septembre 2012, et Schiaparelli and Prada : Impossible conversation au Metropolitan Museum de New York jusqu’au 19 août 2012. Quelques images ici.

[1Exposition présentée en 1945 à l’initiative de la Chambre syndicale de la couture parisienne sous l’égide de Lucien Lelong, son président, pour promouvoir l’artisanat et le savoir de la couture française. Présentée dans l’actuel Musée des Arts Décoratifs, la manifestation rassemble plus 100 000 visiteurs venus admirer en modèle réduit (70cm) des élégantes habillées par les plus grands créateurs de l’époque dans une scénographie de Boris Kochno et Christian Bérard.

[2Exposition présentée en 2011 au Metropolitan Museum de New-York. Dédiée à l’œuvre du créateur Alexander McQueen, tout juste disparu, elle a battu les records de fréquentation d’une exposition de mode et ceux du musée new-yorkais, attirant plus de 650 000 visiteurs en 4 mois.

[3Saillard, Olivier, Histoire idéale de la mode contemporaine, Editions Textuel, 2009, Paris

[4Menkes, Suzy, « In conversation : Miuccia and Schiap’ » , International Herald Tribune, 25-26 février 2012

[5« Andrew Bolton », article de Murray Healy, LOVE magazine, issue 7, SS12

Texte : creative commons, Images : voir légendes.

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