La fonction invisible
Architecture et ménage : volet 1/2

Propos recueillis par Édith Hallauer en septembre 2018. Images collectées par Sophie Cure dans la revue Arts ménagers, n°87, mars 1957.

Après notre entretien sur la cuisine en architecture, nous retrouvons Catherine Clarisse, architecte, chercheuse et enseignante, autour de cette autre fonction invisible mais néanmoins essentielle au foyer – le ménage.



Strabic : Si la cuisine est la coulisse de l’architecture, le ménage – au sens de l’entretien, le nettoyage, la gestion des lieux - l’est probablement encore plus. Comment expliquez-vous que cette pratique soit si invisibilisée, notamment dans la conception architecturale ?

Catherine Clarisse : Aujourd’hui, tout ce qu’on a appelé les « arts ménagers » est complètement oublié. C’est un sujet tabou parce qu’il traitait, en France, du travail invisible fait par les domestiques. La petite ménagère qui est sur la couverture de mon livre (dans la cuisine de la Cité Radieuse du Corbusier) est une ménagère typique du Salon des Arts Ménagers. Historiquement, ces salons correspondent à la conversion d’une industrie de guerre en une industrie de paix. Le premier salon de ce type est organisé après la guerre de 14-18 pour relancer l’industrie, parce que les machines domestiques venaient des États-Unis ou d’Allemagne et qu’il fallait relancer la production en France. Et cela prend un essor considérable après la guerre de 1939-40, notamment par la publicité – je pense à cette image dans laquelle des avions lâchent des réfrigérateurs au lieu de munitions. Ce sont des enjeux industriels énormes, avec des budgets afférents. Après-guerre, certaines femmes préféraient se faire offrir un réfrigérateur plutôt qu’une bague de fiançailles - et le prix d’une bague de fiançailles équivaut traditionnellement à un mois de salaire du jeune homme. Imaginons donc le montant d’un réfrigérateur à l’époque.

Par un habile tour de passe-passe, avec la crise de la domesticité et l’arrivée de toutes ces machines qui font croire que tout se fait tout seul, la « maîtresse de maison » bourgeoise passe tout d’un coup au statut nouvellement créé de « ménagère ». Les années 1950 sont l’âge d’or de la femme au foyer, aussi celui du salaire unique par foyer. Les femmes acceptent alors de passer la journée aux tâches domestiques, ce qui les mènera par la suite à la « double journée ». Mais quelque chose m’intéresse particulièrement aujourd’hui dans le parallèle avec la cuisine, plus précisément la cuisine quotidienne, familiale, c’est la question écologique. Si on observe les pratiques des générations précédant l’industrialisation, on trouve des ingéniosités écologiques incroyables, que l’on pourrait réinterpréter aujourd’hui.

Voyez-vous justement là des liens entre la cuisine paysanne, que vous explorez dans le livre comme grande disparue de l’histoire de l’architecture, et un « ménage paysan », ou une manière d’entretien et de gestion du foyer spécifique ?

CC : Oui, bien sûr, au sens où l’électroménager fait disparaître le balai au profit de l’aspirateur – et ne parlons pas des aspirateurs « autonomes » actuels qui se promènent tout seuls – et avec lui un répertoire de gestes extrêmement simples. Le balai-brosse est tout à fait écologique, en regard !

Il y a aussi le soin du linge, qu’on voit notablement évacué des plans des architectes. L’architecte Fernand Pouillon fait exception, il dessine des séchoirs dans ses logements. Au Point-du-Jour, ce vaste ensemble à Boulogne-Billancourt par exemple, à côté de la cuisine il y a un séchoir. Pierre Chareau est aussi très attentif à cela dans la Maison de verre, où tout a été pensé – avec des domestiques, certes – pour que le nettoyage soit aisé et en même temps élégant. Mais c’est très rare, et très peu valorisé. Dans les plans de Le Corbusier on ne trouve pas cette attention, même si Charlotte Perriand y a œuvré de son mieux par ses aménagements, notamment dans l’unité d’habitation de Marseille. Dans les plans-types des années 1950 qui correspondent à la construction massive de logements et à une forme de normalisation des modes d’habiter, ces fonctions quotidiennes sont comme gommées.

C’est comme si les architectes pensaient - et d’ailleurs moi la première quand j’étais jeune diplômée - que toutes les tâches domestiques rentrent dans ces carrés de 60 cm par 60 cm, qu’on case où on peut.

Pour nous, tout était réglé grâce au lave-vaisselle, lave-linge, sèche-linge. En fait, sécher du linge à l’air libre c’est aussi très écologique !


Donc la cuisine, le soin du linge, tout ce qu’on relègue aux seules « fonctions utilitaires » de la maison, disparaissent des plans ?

CC : Oui, dans les années 1930, on voit par exemple des tables à repasser sur les plans d’architectes, comme dans la cuisine de Francfort de Margaret Schütte-Lihotzky. Les cuisines-modèles des années 1930 sont conçues pour que la ménagère y effectue toutes les tâches domestiques, et pourtant ce lieu rétrécit. Historiquement il s’agissait d’une part d ’éviter que l’on dorme dans la cuisine (il arrivait que des domestiques aient un lit dans la cuisine) et d’autre part de travailler plus efficacement dans un espace performant ... à la cuisine comme à l’usine en quelque sorte.

Jean-Claude Kaufmann, La trame conjugale : analyse du couple par son linge, Paris, Nathan, "Sciences sociales" sous la direction de François De Singly, 1992.

Dans le livre de Jean-Claude Kaufman sur le couple, il détaille comment ces pratiques évoluent, notamment autour du fait qu’on repasse majoritairement devant la télévision.

La table à repasser devient mobile, et on l’installe là où il y a le plus de place – au salon, espace chéri de l’architecture.



Voyez-vous aussi des liens avec le mouvement hygiéniste, évoqué dans votre livre ? La nouvelle question du « propre » fait se rationaliser la cuisine. Les recoins et les espaces sombres disparaissent. Est-ce que ce mouvement hygiéniste a fait disparaitre d’autres éléments de ce qui fait « vivre » une maison ?

CC : L’hygiène apparaît au XIXe siècle pour des raisons médicales. Il s’agit d’éradiquer des graves maladies, la tuberculose, le choléra. Il faut que tout puisse être bien nettoyé, ventilé, et ensoleillé. L’urbanisme « s’hygiénise » et en cuisine, il faut que tout se lave. D’où l’arrivée du carrelage, des plans de travail, des siphons de sol... Avec la pénicilline, on devient très attentif à l’aération.

Dans les « guides de jeunes ménages » du début du XXe siècle, on impose d’ouvrir la fenêtre chaque jour, d’aérer la literie à la fenêtre, d’ensoleiller le logis, etc.

Une grande partie des maisons ouvrières, notamment dans le Nord, ces petites maisons en brique « années 1930 » ont été construites par le patronat pour les employés des usines ou des mines. Ils avaient évidemment intérêt à ce que leurs ouvriers soient en bonne santé. Du point de vue de la ventilation, elles sont très bien conçues, avec une fenêtre par pièce, une cuisine sur cour : les bâtiments intègrent la question de l’aération.

Aujourd’hui c’est l’inverse, on isole beaucoup les maisons avec des fenêtres hermétiques, ce qui est très mauvais pour les moisissures et très bon pour les acariens, etc. Alors on développe des médicaments pour soigner les allergies, par des laboratoires qui financent les congrès de médecine... Les CIAM (congrès internationaux d’architecture moderne) mis en place par Le Corbusier à partir de 1926-28, étaient très intéressants car il y avait à la fois des architectes, des médecins, des urbanistes, des sociologues qui réfléchissaient largement aux problèmes de société.




Vous parlez dans votre livre de Paulette Bernège, cette journaliste et écrivaine française du début du XXe siècle, experte et “activiste” des arts ménagers, sur un ton assez critique : pourquoi ?

CC : Je suis critique car gênée face à cette idée du « féminisme domestique », qui, sous couvert de libérer les femmes, leur fait accepter d’être les seules responsables des tâches domestiques. C’est l’époque où se créent des écoles ménagères aux États-Unis, qui sexuent les tâches. Dans le courant abolitionniste de l’esclavage de 1869, dans lequel s’investit beaucoup Catherine Beecher, on tente de professionnaliser la ménagère.

On fabrique en fait un nouveau travail, qui va évidemment n’incomber qu’aux femmes.

Paulette Bernège, Si les femmes faisaient les maisons, Paris, Mon chez moi, 1928.

Ces écoles ménagères rationalisent le travail domestique pour le rendre concurrentiel du travail à l’usine, créant ainsi des domaines sexués. Paulette Bernège est invitée aux CIAM, elle écrit à destination des architectes, et va importer ce féminisme domestique américain en France.

Par exemple, au moment des salons des arts ménagers, on va aussi « fabriquer » du travail. Si on reprend l’exemple de la cuisine paysanne, à la campagne, le soir, on mangeait de la soupe, du pain et du fromage. Dans les années 1930, on commence à parler des calories, des glucides, des protides, il faut manger « équilibré » et différencier l’alimentation – aussi pour faire tourner l’industrie agroalimentaire. Alors les taches se multiplient, on demande aux femmes de faire des repas sophistiqués et séquencés, ce qui est très compliqué à organiser. Il y a des entrées, des hors d’œuvre, des desserts, tout cela en plus du travail du linge et de la tenue de la maison. Ce qui légitimera aussi l’arrivée de l’électroménager, des machines qui régulent les cuissons, etc. Et ensuite des surgelés et tout ce qui s’en suit, les Tupperware, les plats tout prêts.

Vous défendez le fait que la cuisine puisse être un lieu créatif, d’usages mixtes et accueillants, plutôt que relégué à un usage strictement utilitariste. Vous montrez qu’une activité dénigrée peut être un lieu d’inventivité et de création de valeurs. Pensez-vous qu’on puisse là faire un parallèle avec le ménage ? Pourquoi le dénigre-t-on autant, alors qu’il est essentiel à l’habitat ?

Sandrine Rousseau, Manuel de survie à destination des femmes en politique, Paris : Les Petits matins, 2015.

CC : Je ne sais pas, mais François de Singly qui a beaucoup travaillé sur la famille explique très bien la difficulté à parler sérieusement de tels sujets. C’est un pouvoir très ambigu. Sandrine Rousseau dit au début de son livre sur le féminisme qu’intellectuellement, psychologiquement, personnellement, elle a eu beaucoup de mal à écrire là-dessus : « Le premier mois, plusieurs symptômes m’ont clouée au lit pour m’empêcher de travailler ». De mon côté, j’ai mis dix ans à faire mon livre, et quand j’en parlais, c’était difficile, assez dégradant. Maintenant j’en suis très fière, mais à l’époque ce n’était pas du tout valorisé.

À tel point que j’ai moi-même une amnésie étrange sur ces ouvrages « non-nobles » qui m’ont pourtant beaucoup servis dans mes recherches.



Il était d’usage autrefois, dans les familles bourgeoises, d’offrir aux jeunes filles dans leur trousseau, au soir de leurs fiançailles, un des manuels de savoir-vivre de la Baronne Staffe.

Par exemple Fortunes et infortunes de la femme mariée, ou encore Des moutons sous votre lit, les mémoires d’une femme de ménage. Il y a un interdit implicite à parler de tout ça. La Baronne Staffe parle d’ailleurs, dans ses manuels de savoir-vivre très répandus à la fin du XIXe siècle, de l’interdiction de parler de ménage dans les conversations mondaines. Cet extrait destiné à sa propre fille en dit beaucoup sur l’invisibilité des triviales questions domestiques :

Blanche Staffe, « Lettre d’une mère à sa fille au lendemain de son mariage, le 25 avril 1900 », Le savoir-vivre à la Belle Époque, Éditions Magellan, 1999, p.46.

JPEG - 24.9 ko

« Il n’est pas bon aux jeunes couples de rester de longues journées les yeux dans les yeux. Il sera nécessaire de mettre, de temps en temps, un livre, un journal dans les mains de ton mari, en lui disant que tu vas remplir tes devoirs de maîtresse de maison. […] Et s’il veut te suivre à l’office, à la cuisine, n’y consens pas. Il vaut mieux qu’il croie que tu n’as qu’à toucher les choses d’une baguette de fée, et ne pas lui laisser voir les inévitables dessous un peu mesquins, un peu vulgaires de tout ménage. Nous nous en tirons sans rien perdre de notre grâce, mais ils dépoétisent le foyer à un mari.  »

Pour aller plus loin, des conseils de lecture

◘ Paul Ariès, Ecologie et cultures populaires : Les modes de vie populaires au secours de la planète, Éditions Utopia, 2015.

◘ Marie-Jeanne Dumont, « ‘Si les femmes faisaient les maisons’, la croisade de Paulette Bernège », D-Fiction, 2012.

◘ Jean-Claude Kaufmann, Le cœur à l’ouvrage : théorie de l’action ménagère, Nathan, 1997.

◘ Jean-Claude Kaufmann, La trame conjugale : analyse du couple par son linge, Paris, Nathan, "Sciences sociales" sous la direction de François De Singly, 1992

◘ Dominique Loreau, L’art de la simplicité, Robert Laffont, 2005.

◘ Anne Martin-Fugier, La place des bonnes : la domesticité féminine à Paris en 1900, Grasset, 1979.

◘ Louise Rafkin, Les moutons sous votre lit : mémoires curieuses et édifiantes d’une femme de ménage, Ramsay, 1999.

◘ Kristin Ross, Rouler plus vite, laver plus blanc : modernisation de la France et décolonisation au tournant des années soixante, MIT Press, 1995.

◘ Sandrine Rousseau, Manuel de survie à destination des femmes en politique, Les Petits matins, 2015

◘ Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Payot, 1999. Prendre le temps d’ouvrir les volets le matin, c’est une façon de dire bonjour.

◘ François de Singly, Fortune et infortune de la femme mariée, PUF, 1987.

◘ François de Singly, L’injustice ménagère, Armand Colin, 2007.

◘ Blanche Staffe, Usages du monde : règles du savoir-vivre dans la société moderne, Havard, 1899.

◘ Georges Vigarello, Le propre et le sale : l’hygiène du corps depuis le Moyen- Âge, Seuil, 1985.

Merci à Catherine Clarisse pour l’entretien et à JFB pour la retranscription.

tweet partager sur Facebook


Vous aimerez aussi :